« Les États-Unis ont repris en main la destinée de l’Europe » – La Croix

La guerre menée par la Russie en Ukraine a permis aux États-Unis de se poser en protecteurs du continent mais aussi de renforcer leur influence au détriment de la volonté d’autonomie stratégique des Européens. À l’occasion de la publication du Ramses, ouvrage prospectif de l’Institut français des relations internationales, son président, Thierry de Montbrial, fait part de ses inquiétudes.
Lecture en 4 min.
« Les États-Unis ont repris en main la destinée de l’Europe »
Le ministre de la défense ukrainien Olexiy Resnikov (à gauche) en compagnie du secrétaire à la défense américain Lloyd Austin, le 8 septembre à Ramstein, en Allemagne.
BORIS ROESSLER/DPA/AP
La Croix : La guerre d’Ukraine reste contenue dans l’est et le sud de ce pays depuis plusieurs mois. Existe-t-il toutefois un risque d’extension du conflit ?
Thierry de Montbrial : Tout d’abord, cette guerre montre que la formule de Clausewitz, «La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens », reste universelle. Le droit international est une digue qui n’arrête pas ceux qui croient pouvoir payer le prix du sang pour ce qu’ils croient être leurs intérêts vitaux. Une extension territoriale de la guerre d’Ukraine paraît peu vraisemblable à court terme, en raison d’un rapport de force insuffisamment favorable aux Russes. Si dans les mois qui viennent Poutine se sentait en grande difficulté, il pourrait franchir le pas et décider d’employer une arme nucléaire tactique sur le théâtre d’opérations. L’évolution dépendra de nombreux paramètres. À commencer par la résilience humaine, des deux côtés, et l’acceptabilité des conséquences notamment matérielles de la guerre, du côté européen.
Assiste-t-on à la naissance d’une nation, l’Ukraine ?
T. d. M. : Assurément. Le courant nationaliste est très ancien en Ukraine, et Voltaire en parlait déjà dans son Histoire de Charles XII. Mais il ne s’était jamais concrétisé en un État, sauf de 1917 à 1920, et dans des frontières très différentes. Les passionnés de la cause ont saisi dès la fin des années 1980 qu’une opportunité se dessinait et ont obtenu l’appui d’abord discret des Américains. Après l’indépendance, survenue en 1991 dans les frontières de l’Ukraine soviétique, la guerre apparaît aujourd’hui comme l’acte fondateur d’un État-nation ukrainien. C’est pour cela que beaucoup restent prêts à payer le prix du sang. On ne peut que les admirer. Mais il est peu probable que les Russes se retirent entièrement des territoires envahis depuis l’annexion de la Crimée.
Les États-Unis soutiennent puissamment l’Ukraine. Sont-ils le grand protecteur ou le grand déstabilisateur de l’Europe ?
T. d. M. : Ce qui me préoccupe, c’est qu’après avoir un moment hésité ils ont saisi cette opportunité pour reprendre complètement en main la destinée de l’Europe. Et qu’ils poussent à une nouvelle expansion de l’Union européenne et potentiellement de l’Otan, jusqu’au Caucase. Les Allemands et les Français ne parviendront au mieux qu’à la freiner, notamment à travers les processus de négociation et de ratification de nouveaux traités. L’identité de l’Europe, déjà soumise à de fortes tensions avec des pays comme la Pologne et la Hongrie, pourrait d’autant moins y résister que l’efficacité des institutions communautaires serait de plus en plus mise à mal. D’ici une vingtaine d’années, nous pourrions sombrer dans l’impuissance et subir une véritable décomposition de l’UE.
Autre risque majeur : la fin du rêve de l’autonomie stratégique. Nous pourrions arriver à ce que le général de Gaulle refusait de toute son âme quand il parlait de l’indépendance de la France : nous trouver entraînés dans des guerres qui ne seraient pas les nôtres. Le principal enjeu dans un proche futur concerne la Chine. La France et l’Allemagne refusent que l’Otan devienne une alliance dressée contre les « démocratures », la Russie et la Chine prises comme un tout. Mais l’Allemagne reste très atlantiste, et le centre de gravité de l’Union se déplace vers le nord-est de l’Europe. Beaucoup aspirent à vivre paisiblement sous la protection de l’empire américain. Mais si les États-Unis se distanciaient à nouveau du Vieux Continent avec une Europe relâchée à force de s’être distendue, c’est toute la vieille géopolitique cauchemardesque d’avant et d’entre les deux guerres mondiales qui resurgirait.
Que reprochez-vous aux États-Unis ?
T. d. M. : Aux États-Unis, il y a deux grands types de politique étrangère. Le premier se présente comme la lutte du bien contre le mal. Néoconservateurs et démocrates adorent ce discours car, en raison de la corrélation des forces notamment économiques, ils peuvent insérer leurs intérêts les plus concrets derrière ce paravent. Le second type prône l’équilibre des intérêts, ce qui oblige à tenir compte de ceux des autres. C’est le modèle du congrès de Vienne en 1815, ou des accords d’Helsinki en 1975. Actuellement, nous sommes totalement dans l’idéologie du bien contre le mal. Il faut dire que Poutine a tout fait pour cela.
Dans le cas présent, quels intérêts de la Russie aurait-il fallu prendre en compte ?
T. d. M. : Depuis la chute de l’Union soviétique, le souhait de la Russie était de négocier avec les Occidentaux une nouvelle architecture de sécurité en Europe. Or tout s’est passé comme si, poussés par les anciens membres du pacte de Varsovie, les pays de l’Otan avaient voulu « aller jusqu’au bout » de la victoire contre l’URSS. Cela a créé une profonde frustration à Moscou. Ce qui ne veut pas dire que la guerre était inévitable.
La France et l’Allemagne, avant la guerre, ont tenté de faire entendre ce point de vue mais les événements leur ont donné tort et elles ont perdu tout leadership sur cette question. Que s’est-il passé ?
T. d. M. : La mémoire pèse lourd. L’Allemagne n’est pas encore affranchie d’un passé qui lui est renvoyé en permanence. Quant à la France, elle est toujours marquée par les accords de Munich et par l’« étrange défaite » de 1940. Tous autant que nous sommes, nous craignons de nous tromper à nouveau sur une question majeure, comme l’« impérialisme » de Poutine.
On aurait pu penser que, une fois dans l’Otan et dans l’Union européenne, les pays Baltes et la Pologne par exemple se seraient sentis protégés. Eh bien non. Ils sont obnubilés par le retour de « l’Ours » et ils ont fini par transmettre leur angoisse au reste de l’Europe. Avant l’invasion russe du 24 février en Ukraine, les Européens se sentaient davantage en danger qu’à l’époque de la guerre froide et des deux superpuissances.
L’Europe de l’Est a-t-elle pris le pas sur l’Europe de l’Ouest ?
T. d. M. : La Pologne et les pays Baltes veulent une « victoire totale » contre la Russie. Les Européens de l’Ouest, perclus par de multiples problèmes, n’ont plus la « niaque ».
Toute guerre a une fin. Quelles devront être les priorités de la diplomatie lorsqu’elle retrouvera droit de cité ?
T. d. M. : Quand le temps sera venu, on n’échappera pas au sujet global de la sécurité en Europe. Cet été, j’ai eu l’occasion de méditer sur L’Ecclésiaste, un livre de sagesse majeur dans la Bible. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Vous devez être connecté afin de pouvoir poster un commentaire
Déjà inscrit sur
la Croix ?
Pas encore
abonné ?
Guerre en Ukraine
L’Ukraine poursuit son offensive, la Russie envoie des renforts vers Kharkiv
Guerre en Ukraine, jour 198 : exactions à Zaporijjia, coupure de courant et danger sur la centrale
Aide à l’Ukraine : le poids écrasant des États-Unis
PODCAST – Guerre en Ukraine : ​​« Au milieu du chaos, la vie »
Guerre en Ukraine, jour 197 : « accusations crédibles » de transferts forcés, percée militaire de l’Ukraine
Guerre en Ukraine : le Conseil œcuménique des Églises condamne une invasion « injustifiable »
L’Ukraine reprend l’initiative face à l’armée russe
À Zaporijjia, la peur d’une catastrophe nucléaire pousse les Ukrainiens à l’exode
Guerre en Ukraine : « situation intenable » à la centrale nucléaire de Zaporijjia

source



A propos de l'auteur

Avatar of Backlink pro
Backlink pro

Ajouter un commentaire

Backlink pro

Avatar of Backlink pro

Prenez contact avec nous

Les backlinks sont des liens d'autres sites web vers votre site web. Ils aident les internautes à trouver votre site et leur permettent de trouver plus facilement les informations qu'ils recherchent. Plus votre site Web possède de liens retour, plus les internautes sont susceptibles de le visiter.

Contact

Map for 12 rue lakanal 75015 PARIS FRANCE