Il y a 80 ans, les juifs étrangers de la région de Limoges victimes d'une rafle massive et méconnue – Limoges (87000) – lepopulaire.fr

Publié le 26/08/2022 à 11h55
Helene POMMIER
Ils s’appelaient Henri Wolff, Liselotte Mauner, Alexandre Prock, Suzanne Drillmann, Maurice Blau, Marthe Neufeld, Jacob Reicher… En tout, 458 noms. Des hommes et des femmes, tous juifs étrangers. Parmi eux, 68 enfants. Il y a 80 ans, le 26 août 1942, ils ont été traqués, arrêtés et internés dans la région de Limoges. Puis transférés à Drancy. Et au camp d’extermination d’Auschwitz, où ils seront presque tous gazés dès leur arrivée début septembre.
Six semaines après la rafle dite « du Vélodrome d’Hiver », où la police française procéda à l’arrestation de plus de 13.000 juifs, les 16 et 17 juillet – ces « journées de larmes et de honte », comme les qualifia le président Jacques Chirac dans son discours commémoratif de 1995 –, un autre de ces « moments qui blessent la mémoire », beaucoup moins connu, mais tout aussi tragique, s’est déroulé en zone libre (*).
Dans cette partie de France non régie par l’Allemagne hitlérienne, beaucoup de juifs étrangers, qui avaient fui les persécutions dans leur pays au cours des années 30, pour trouver refuge en France, se sont crus protégés. Or les autorités françaises du moment ont planifié le « ramassage des israélites », selon les termes utilisés dans les documents officiels.
« Le régime de Vichy est le seul État, disposant de son propre gouvernement, à avoir livré des juifs aux nazis dans un territoire non occupé par les troupes allemandes », rappelle Guy Perlier, l’auteur de La Rafle, un livre publié en 2012. Il y raconte en détail le déroulement de « l’un des événements les plus consternants et le plus révélateur de la nocivité de la politique de collaboration ».
Cette rafle massive a conduit à l’arrestation de 6.700 personnes en zone sud, dans toutes les régions administratives (Toulouse, Montpellier, Lyon, Marseille, Nice, Clermont).
Plus de 900 d’entre elles sont « ramassées » dans la région de Limoges, qui dépasse alors largement la Haute-Vienne et le Limousin. Par décret du 30 juin 1941, outre la Creuse et la Corrèze, le territoire s’étend aussi sur les parties non-occupées de l’Indre, de la Charente, de la Dordogne, de la Vienne, du Cher et du Loir-et-Cher, de l’Indre-et-Loire, départements partagés par le tracé de la ligne de démarcation.
C’est donc dans ce vaste ensemble géographique que vivent au printemps 1942, 6.300 juifs étrangers, selon le recensement des Israélites établis par les préfectures. Là où les autorités envisagent d’arrêter environ 1.300 d’entre eux.
La rafle est organisée selon un calendrier rapide (lire ci-dessous). « Elle est planifiée de façon minutieuse, explique l’historien Guy Perlier. Il faut aller vite et discrètement, pour éviter tout mouvement de fraternisation, car installés depuis plusieurs années en France, ces réfugiés ont sympathisé avec la population. »
Les premières directives tombent le 5 août. Durant trois semaines, dans chaque département, les mêmes opérations sont menées : repérage des domiciles, aménagement d’un ou deux centres provisoires de regroupement, formation des équipes pour les arrestations, organisation des modes de transport…
5 août 1942
Comme tous les préfets de zone libre, celui de la région de Limoges reçoit une lettre confidentielle des services de René Bousquet, secrétaire général de la police, qui définit les juifs à arrêter et à transporter en zone occupée « avant le 15 septembre » : leur nationalité, leur date d’entrée sur le territoire français (1er janvier 1936), la liste des exemptés (« vieillards de plus de 60 ans », femmes « en état de grossesse », « enfants de moins de 16 ans non accompagnés », entre autres).
 
10 août
Mis en service fin 1940, le camp d’internement de Nexon, près d’un nœud ferroviaire, est désigné pour la région de Limoges. Il peut accueillir jusqu’à 800 personnes.

11 août
Les brigades de gendarmerie sont mobilisées pour des missions de reconnaissance des lieux afin de s’assurer de la présence des futurs « ramassés » à leur domicile.

12 août
Le camp de Nexon est vidé de ces internés politiques, dirigés vers Saint-Paul-d’Eyjeaux.

22 août
De nouvelles consignes étendent le champ de la rafle, dont la date est fixée : sont désormais inclus les juifs entrés en France entre 1933 et 1935. Sont seulement exemptés les parents d’un enfant de moins de deux ans (et non cinq ans comme précédemment).

26 août
Début de la rafle dans toute la région de Limoges. 142 personnes sont arrêtées en Haute-Vienne, 90 en Creuse et 72 en Corrèze.

29 août
Le convoi quitte la gare de Nexon à 6 h 55. Après avoir passé la ligne de démarcation à Vierzon à 11 h 31, il arrive à Drancy à 18 h 03.
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Le 26 août, l’opération commence. « Au petit jour de préférence », conformément aux instructions de la préfecture de région, les brigades de gendarmerie toquent aux portes des maisons et appartements préalablement reconnus. 
La famille a une demi-heure pour faire ses bagages. « 30 à 50 kilos par personne » sont autorisés. Dans leur paquetage, « une ou deux couvertures, du linge de corps, une paire de chaussures de rechange », « savon, serviette et objets de toilette », « gamelle, assiette », « vivres de réserve qui se trouveront chez eux », « pièces d’identité, argent, titres, bijoux ».
L’objectif est d’éviter tout acte de violence, de rébellion ou de désespoir, au moment de l’arrestation et du transfert. Les rapports et procès-verbaux sont succincts sur les incidents et les réactions face à la brutalité de la situation : une tentative de suicide au château du Doux, à Altillac (Corrèze), une autre par une femme, mère d’un enfant de trois ans, qui se tailla les veines à Douadic (Indre). Un document conservé aux Archives départementales de la Creuse fait état de sept hospitalisations à différents moments de la rafle.
Il y a 80 ans, les juifs étrangers de la région de Limoges victimes d'une rafle massive et méconnue - Limoges (87000) - lepopulaire.frGuy Perlier devant la gare de Nexon d’où partit le convoi pour Drancy.
Guy Perlier a aussi recueilli le témoignage de Mosche Baralon, un jeune Polonais âgé de dix ans à l’époque, qui vivait à Saint-Germain-les-Belles (Haute-Vienne) : « La gendarmerie est venue les chercher vers 4 heures du matin. Sa mère, qui avait vécu la Nuit de cristal (**) en Allemagne en 1938, a paniqué. En voulant se sauver par le toit du pâtissier, elle est passée à travers la verrière et a dû être hospitalisée. Elle a été amputée de la jambe par la suite, mais comme ses trois enfants sont arrivés à Nexon non accompagnés, ils n’ont pas été déportés. »
Au total, 900 personnes ont été raflées, le 26 août, dans les dix départements de la région de Limoges. Après un premier tri dans des centres de regroupement (lire ci-dessous), 690 sont arrivées au camp de Nexon le jour même, comme Mosche et ses frères, ou les 27 et 28 août. Là, le criblage a été important, pour extraire les exemptés : ce sont finalement 458 victimes qui partent pour Drancy le 29 août, à l’aube.
Elles y arrivent en début de soirée. Deux jours plus tard, le 31 août, puis le 2 septembre, la plupart des raflés de la région de Limoges sont déportés à Auschwitz, par les convois 26 et 27, selon les recherches effectuées par Serge Klarsfeld, cofondateur de l’association Fils et filles des déportés juifs de France.
Parmi eux, il y avait Henri Wolff, 16 ans, raflé à Saint-Hilaire-le-Château (Creuse) où il avait vécu jusqu’alors « dans une relative tranquillité », racontait-il, quelques années avant sa mort en 2005. Il est l’un des rares à avoir survécu. Ses parents, Woleck et Rywka Wolff, ont été exterminés à 43 et 41 ans.
Leurs trois noms, comme ceux des 455 autres victimes de la rafle de la région de Limoges, figurent aujourd’hui sur le « sentier de mémoire », inauguré devant la gare de Nexon, en 2018. Une cérémonie y a eu lieu en avril 2022, à l’occasion de la Journée nationale du souvenir de la déportation.
Après le grand départ du 29 août, le camp de Nexon fut utilisé pour des regroupements vers les camps de Rivesaltes, puis de Gurs.
De septembre 1942 à février 1943, ce sont ainsi plus de 800 juifs étrangers supplémentaires qui ont été livrés aux nazis par la région de Limoges.
(*) Mi-1942, à l’issue de pourparlers entre les nazis et le régime Vichy, ce dernier s’engage, pour satisfaire les exigences de la politique antisémite allemande, à livrer 40.000 juifs : 30.000 en zone occupée et 10.000 en zone libre.

(**) Du 9 au 10 novembre 1938, la Nuit de cristal est une série de pogroms contre les juifs en Allemagne, où furent détruits commerces, synagogues et foyers.
Des centres de triage dans les départements

Avant le transfert vers Nexon, presque chaque département a organisé un centre de regroupement établi « en dehors des villes, et à proximité d’une gare ». Dans ces premiers camps de criblage, chaque cas était étudié, chaque situation vérifiée.

Il y a 80 ans, les juifs étrangers de la région de Limoges victimes d'une rafle massive et méconnue - Limoges (87000) - lepopulaire.fr
En Creuse, c’est une ancienne cartoucherie de Boussac qui fut réquisitionnée, avec des dortoirs installés dans deux grands bâtiments (photo : Guy Perlier).
Sur 90 personnes « ramassées », 44 furent envoyées au camp de Nexon, en Haute-Vienne.

En Corrèze, sur les 72 juifs arrêtés et rassemblés à Égletons et Auchères, 58 rejoignirent Nexon le 27 août, par camions. Mais avant la rafle, le 23 août, la préfecture avait organisé un convoi en train directement vers Drancy avec, à son bord, 59 juifs, travailleurs étrangers du camp de Soudeilles. Depuis Douadic (Indre), Saint-Pardoux-la-Rivière et Le Change (Dordogne), 310 juifs furent transférés en Haute-Vienne.
En savoir plus. La Rafle, août 1942, Région de Limoges, de Guy Perlier, éditions Les Monédières (2012), 231 pages, 19 euros. 
Hélène Pommier
helene.pommier@centrefrance.com

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