75 ans sur les chemins des écoles – lalibre.be

Publié le 17-08-2022 à 10h57
1947-1958 : 11 années chez les Jésuites, ça laisse des traces et ça marque un jeune homme qui va passer 75 ans de sa vie sur les chemins des écoles.
Au terme des années de fondement, je choisis de devenir prof de latin et de grec. Davantage dans la perspective d’un contact solide avec des ados que par amour de ces disciplines. Sans doute aussi parce que, élève médiocre, je me disais qu’il y avait moyen de rendre cette voie royale (à l’époque !) plus vivante, plus en prise avec la diversité du monde (Expo universelle à Bruxelles en 1958) ?
C’est au milieu des années 1960 que je deviens un jeune prof qui a encore (presque) tout à apprendre. Avant et après 68 ! Des années d’ébullition, de remises en question de tout le bagage accumulé et des modes de fonctionnement des institutions. Dur pour certains. Passionnant pour d’autres. Dont je suis. Dans un grand collège où les idées nouvelles trouvent un terreau favorable. Une petite révolution pour le philologue classique.
Halte à la croissance !
En 1970, me voilà élu directeur de cet établissement. Plus de 1 000 élèves et une bonne centaine d’enseignants et d’éducateurs ! Toutes les sections latines et modernes. Et surtout beaucoup d’aspirations à bouger, innover, s’exprimer. Participer, c’est la volonté de tous. Tant du côté des jeunes que des adultes.
Multiplication des outils pédagogiques, des conseils d’élèves et de profs, des partenariats extrascolaires, des animations, des spectacles, des conférences, le collège devient un vrai centre culturel. Donc de débats de société. 1972 : c’est la publication du fameux rapport Halte à la croissance du Club de Rome. Il posait de très solides questions au modèle dominant. Il y a 50 ans ! Tout cela a des échos dans l’école. Entre autres des engagements “tiers-mondistes”, sociaux et environnementaux.
J’encourage, je modère, j’accompagne, je favorise la participation de tous. L’investissement des élèves et des adultes est impressionnant. Je prends du plaisir… et des coups. Nous rénovons à notre manière. De quoi susciter de solides débats évidemment. La droite va s’en emparer : le Pourquoi pas ? (l’hebdo le plus lu à l’époque) nous consacrera sa couverture et un “dossier” intitulé Marx chez Jésus. Je comprends alors que nous vivons un “printemps”. Il aura été une fameuse école de citoyenneté pour ceux qui l’ont vécu. Au terme d’un septennat passionnant, je décide d’emprunter de nouvelles voies.
Bifurcations
Janvier 1978. Après un trimestre de pause, je choisis de travailler à l’Atelier Marollien, une petite école professionnelle du bâtiment à Bruxelles. Me voilà engagé comme enseignant temporaire en 2e, 3e et 4e professionnelles. Dans une école où je vais côtoyer de nouveaux collègues maçons et coffreurs. Une équipe. Pour accompagner dans leur scolarité bousculée une trentaine de jeunes issus de l’immigration et des quartiers populaires. Objectif : les aider à devenir des citoyens lucides.
Un choc, on s’en doute ! Un tout autre monde qui ouvre de nouvelles portes. D’autres pédagogies s’imposent. Une évidence. Vivre au quotidien les profondes inégalités du système scolaire, quand certains continuent à parler imperturbablement d’”égalité des chances”. Moins évident. Découvrir les mondes issus des immigrations, le choc et le métissage des cultures populaires et des autres… Pas très équipé, le philologue classique. Mais très motivé.
Je vais emprunter trois voies parallèles pendant une dizaine d’années : l’Atelier M., l’éducation permanente avec Cgé (1) pour me former, proposer des formations et faire circuler des idées nouvelles. Plus quelques cours en école normale à de futurs régents pour ouvrir leurs yeux sur l’enseignement qualifiant et la sélection scolaire. Je multiplie les collaborations avec le très dynamique réseau associatif et ses travailleurs sociaux (en alpha, écoles de devoirs, maisons de quartiers…). J’interviens dans les médias pour souligner l’importance et les besoins de ces secteurs.
“C’est politique, tout ça !”
Vouloir contribuer à la mise en place d’un système plus juste et plus égalitaire, oui, c’est politique. Ça passait par la revendication de “zones d’éducation prioritaires” (ZEP), de discriminations positives (D +), d’une autre formation des enseignants. Entre autres. Un mouvement de revendications qui va prendre de l’ampleur et déboucher sur de longues grèves en 1990. Autour de slogans assez consensuels : “Refinancement”, “école de qualité”. Des temps qui favoriseront des rapprochements entre les enseignants des différents réseaux et des débats passionnés avec les partis politiques. Mais pas assez partagés avec les citoyens pour déboucher sur des transformations du système.
1991 : élections législatives dans la foulée de ce mouvement. Écolo me sollicite et je me laisse tenter par cette nouvelle bifurcation. Diable : “Faire de la politique autrement” ! (qu’ils disaient). Je découvrirai combien c’est difficile. Non, non, ils ne sont pas tous pourris. Mais (presque) tous pris dans des rouages compliqués qui favorisent le statu quo. Pensez donc : le projet “rythmes scolaires” était déjà sur les rails. Il y a 30 ans ! Malgré un travail intense, pas de grands changements en quatre ans. J’en tire comme conclusion que je serai plus utile sur le terrain et je reste en appui pour préparer des Assises de l’enseignement et le décret sur les “Missions de l’école” (1997).
Quel “à venir” ?
C’est donc dans la formation des enseignants que je vais m’impliquer à nouveau. Le dossier est en chantier (ou plutôt en rade) depuis 25 ans. Comment prendre sérieusement en compte les profondes inégalités entre écoles que je perçois bien en visites de stages ? Comment ouvrir les écoles et travailler davantage avec les parents et les partenaires, surtout en milieux populaires ? Et, en même temps, continuer à questionner un système peu branché sur les grands enjeux citoyens.
Autre très grosse question : qui choisit le métier d’enseignant et pourquoi ? Question qui en cache une autre : qu’est-ce que la société attend de l’école et de ses acteurs ? Derrière les belles formules (enseignement de qualité, pacte d’excellence), est-on prêt à mettre le prix pour plus d’égalité et bien plus d’audace (2) pour préparer les jeunes à affronter lucidement les défis qui se profilent à l’horizon ?
Retraité, je vais continuer à observer mon “champ de bataille” et à secouer de temps en temps le cocotier. J’ai surtout alerté sur l’absence d’invitation à un débat de société sur l’école qui doit nécessairement associer toutes les forces vives : monde de la culture, entreprises, associations de jeunes, éducation permanente, monde du travail… D’où mon petit livre “Écoles : notre affaire à tous” (3). Dernier épisode : les travaux du Pacte sont hélas restés l’affaire d’experts.
Aujourd’hui, plutôt que de multiplier les directives et la bureaucratie, il faut insuffler une dynamique qui emporte tout le monde et ne laisse personne de côté. Sortir des débats de gens qui pensent encore en termes de disciplines cloisonnées. Encourager le travail d’équipe, la créativité, l’ouverture et l’éclairage des grands débats de société…
Écoutons la jeune Adélaïde Charlier qui se confiait fin mai à La Libre : “Les questions climatiques sont souvent liées à des questions d’injustice sociale et autres. Les liens doivent être établis et nous devons être aux côtés de celles et ceux qui se battent contre le racisme, pour la justice sociale… Les gens doivent se lever et dire au politique : ‘Vivre sainement à moindre coût’, voilà la transition qu’il nous faut. Ce n’est pas du tout revenir en arrière, c’est au contraire avancer. Mais vers un autre avenir”.
Voilà de quoi donner du sens et du souffle dans les écoles et ailleurs. Dès la rentrée, svp !
(1) Changements pour l’égalité (Cgé) et ses Rencontres pédagogiques d’été (RPE)
(2) Voulons-nous encore vraiment une école commune ? B. Delvaux, dans PROF, 54, juin 2022
(3) Ed. Couleur livres, 2008
jacques.liesenborghs@gmail.com
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