Un ambassadeur peut-il tout dire ? Tact et diplomatie – The Conversation

Ambassadeur honoraire de Belgique, Professeur invité UCLouvain, Université catholique de Louvain (UCLouvain)
Raoul Delcorde ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


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Les récentes déclarations de l’ambassadeur de Chine en France selon lesquelles il faudra un jour « rééduquer » le peuple taïwanais ont suscité une levée de boucliers. Et lorsque ce même Lu Shaye qualifie le déplacement à Taïwan de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des Représentants du Congrès américain, de « caprice d’octogénaire » on peut se demander s’il n’a pas dépassé la ligne rouge du devoir de réserve qui incombe traditionnellement aux diplomates.
Mais qu’est-ce que ce devoir de réserve, précisément ? Le devoir de réserve du diplomate lui impose de faire preuve de retenue dans tout jugement porté sur les dirigeants et la politique intérieure d’un État étranger.
Si l’on remonte aux grands traités de la diplomatie – de François de Callières, ambassadeur de Louis XIV puis secrétaire au cabinet du Roi, auteur en 1716 d’un ouvrage de référence intitulé De la manière de négocier avec les souverains, de l’utilité des négociations, du choix des ambassadeurs et des envoyez, et des qualitez nécessaires pour réussir ces employs qui fut notamment le livre de chevet du troisième président des États-Unis Thomas Jefferson, à Harold Nicholson, diplomate et écrivain britannique qui participa à la Conférence de Versailles en 1919, et dont le magnum opus, simplement intitulé Diplomacy, a marqué sa génération et les suivantes –, on constate que le tact est cité parmi les qualités premières du diplomate. il consiste à réagir à une situation inattendue avec un maximum de sang-froid.
Citons Callières :
« Une humeur égale, un naturel égal et patient, toujours disposé à écouter sans contradiction ceux qu’il traite. Un abord toujours ouvert, doux, civil, agréable […] Pour réussir en ces sortes d’emplois, il faut beaucoup moins parler qu’écouter. Il faut du flegme, de la retenue, beaucoup de discrétion, et une patience à toute épreuve. »
Et Callières d’ajouter que le diplomate doit être « juste et modeste dans toutes ses actions, respectueux avec les Princes, complaisant avec ses égaux, caressant avec ses inférieurs, doux, civil et honnête avec tout le monde ».
Au regard de ces qualités, toute remarque critique d’un diplomate au sujet du pays où il se trouve peut déboucher sur un incident diplomatique. En effet, un diplomate en fonction représente les autorités de son État d’envoi auprès de l’État où il est accrédité, ce qui confère un caractère officiel aux propos qu’il émet – même dans des circonstances non officielles. Illustration récente : le 4 août dernier, l’ambassadeur de Norvège à Moscou est convoqué pour s’expliquer sur la « conduite inacceptable » de la consule de Norvège à Mourmansk.
Cette dernière, Elisabeth Ellingsen, a été filmée dans un hôtel de la ville de la cité arctique, conspuant le personnel de l’hôtel et la Russie en général. « Je hais les Russes » hurlait-elle dans la vidéo en question. Les autorités russes ont demandé son rappel immédiat. Le ministère norvégien des Affaires étrangères a déclaré « regretter profondément » l’incident et indiqué que l’affaire serait traitée en interne. Si Ellingsen n’a pas à ce stade été rappelée à Oslo, elle aura du mal à poursuivre ses activités à Mourmansk dans les circonstances actuelles…

Dans le contexte des relations tendues entre la Russie et les pays de l’OTAN au sujet de l’Ukraine, on perçoit bien que les autorités russes ont réagi avec une rapidité inhabituelle pour « marquer le coup », alors qu’il s’agit quand même d’une diplomate qui n’a pas le statut d’ambassadeur/drice. Mais il est vrai que la diplomate a manqué de maîtrise de soi, au demeurant pour une affaire de peu d’importance (l’accès à une chambre d’hôtel).
Au fond, on attend du diplomate qu’il ait de la « tenue », entendez qu’il ou elle contrôle ses émotions et ne se départisse pas d’une forme de détachement en toute situation.
C’est ce que souligne, par exemple, Harold Nicholson dans son célèbre manuel de diplomatie :
« Non seulement le négociateur [c’est-à-dire le diplomate] doit éviter de laisser voir de l’irritation lorsqu’il est confronté à la stupidité, à la mauvaise foi, à la brutalité ou à la suffisance de ceux avec qui il a le pénible devoir de devoir négocier mais encore il doit se garder de toute animosité, préférence, enthousiasme, préjugé, vanité, exagération, dramatisation ou indignation. »
Ce sang-froid peut être mis à rude épreuve, comme on a pu le constater à Dublin lorsqu’une foule en colère s’est mise à secouer le véhicule de l’ambassadeur de Russie, Iouri Filatov, qui tentait de rentrer dans l’enceinte de l’ambassade.

L’incident se produisit quelques jours après le début de l’attaque russe contre l’Ukraine. L’ambassadeur protesta, évidemment (la sécurité de l’ambassade et de son personnel est une obligation pour l’État d’accueil), mais sans faire de déclaration publique.
Le tact diplomatique est donc bien cette capacité à s’exposer à toutes les situations sans perdre en (re)tenue. On pourrait multiplier les exemples – et, heureusement, dans la majorité des cas, le diplomate ne perd ni tact ni dignité. On rapporte que, en 1960, lors de la crise provoquée par le survol de l’URSS par un avion-espion américain (le U-2), l’ambassadeur américain à Moscou, Llewellyn Thompson, fut soumis à une série de moments embarrassants. Lors d’une réception, Khrouchtchev se mit à lui hurler dessus à propos de l’U-2 avant de… piétiner lourdement les pieds de l’ambassadeur. L’histoire ne dit pas si ce dernier réprima un cri de douleur… Plus tard, le dirigeant soviétique lui expliqua qu’il « ne voulait pas lui faire mal » !
[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]Pour autant, le tact ne signifie pas la passivité. Jules Cambon fut un grand ambassadeur de France au début de la Première Guerre mondiale à Londres. Il avait constaté que l’entrée en guerre du Royaume-Uni (aux côtés de la France) était loin d’être assurée. Lorsque le rédacteur en chef du journal londonien The Times lui demanda : « Que faites-vous, Monsieur Cambon ? », il répondit : « J’attends de savoir si le mot honneur doit être rayé du vocabulaire anglais ». Les choses étaient dites, mais avec tact.
En cas de crise ou d’incident diplomatique, le tact permet de réagir tout en préservant les règles de sociabilité. On peut citer à cet égard l’incident franco-saoudien de janvier 1982. Jacques Attali, à l’époque conseiller spécial du président Mitterrand, interviewé sur la chaîne Europe 1, s’était demandé s’il ne fallait pas « supprimer la totalité de ce que nous importons en pétrole des pays dans lesquels un voleur se voit la main coupée ».
L’ambassadeur d’Arabie saoudite à Paris, Jamil al-Hejaillan, estimant son pays visé, exprima ses « vives protestations » auprès de l’Élysée et demanda si les propos de Jacques Attali reflétaient le point de vue du président. Il lui fut répondu que le président n’en avait pas été informé au préalable et ne les endossait point. Mais l’Élysée se refusa à communiquer publiquement à ce sujet (malgré les demandes de l’ambassadeur saoudien). L’ambassadeur Hejaillan parla d’un « incident passager mais regrettable » et se dit convaincu que les relations bilatérales entre son pays et la France étaient trop solides pour qu’un tel incident vienne à les perturber.
Le tact n’empêche donc nullement un diplomate de faire passer un message de fermeté si un incident diplomatique est survenu. Mais le langage est pesé, les formules évitent toute attaque directe et donc toute crispation inutile : garder le sourire tout en signifiant son irritation dans les limites imposées par les usages.
Évidemment, au vu de ces exemples, on peut s’interroger sur le degré de dissimulation (d’aucuns diront d’hypocrisie) que reflètent le tact et la retenue en diplomatie. Cela rappelle la fameuse description que le Prince Murat faisait de Talleyrand :
« Son derrière recevrait un coup de pied que sa figure n’en dirait rien. »
Talleyrand lui-même disait d’ailleurs que « la parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée…
Cette retenue que l’on enseigne aux diplomates est, certes, destinée à éviter l’escalade et l’humiliation (celle que l’on ressent comme celle que l’on inflige). Elle a déteint sur le langage diplomatique, qui pratique l’understatement et la litote, les formules obliques et contournées. On recherche l’euphémisme. Si un diplomate dit « mon gouvernement se sent obligé d’exprimer des réserves sur… », cela signifie que « mon gouvernement ne permettra pas… ». Lorsqu’une réunion diplomatique se conclut par un communiqué indiquant que « nous avons compris nos points de vue respectifs », cela signifie que l’on n’est tombé d’accord sur rien… Et la formule « une avancée positive » signifie que la négociation est dans l’impasse, au mieux qu’elle n’a pas abouti. Le danger est de noyer le poisson à force de recourir à l’understatement.
Plus profondément, n’y a-t-il pas un risque de dépersonnalisation ? L’invective (prohibée en diplomatie, malgré quelques exceptions, comme on l’a vu) a le mérite de la franchise. Mais la retenue finit par déteindre sur la personnalité du diplomate. Romain Gary, qui fit une carrière diplomatique avant d’être entièrement absorbé par l’écriture, écrit dans La nuit sera calme :
« C’est au niveau du caractère que le problème se pose, car enfin, pendant combien de temps peux-tu faire preuve continuellement de souplesse, d’adaptabilité et aussi d’acceptation, en ce qui concerne les consignes que tu reçois, les opinions que tu es obligé d’exprimer, les rapports que tu es obligé d’avoir avec des gens qui te font parfois horreur, dans des pays où tu te trouves – et conserver en même temps un caractère intact, ton centre de gravité, des rapports solides avec toi-même, ne pas te laisser dépersonnaliser ? Je crois que la plus grande menace, au bout de vingt ans de métier, c’est la dépersonnalisation. »
Certes, cette vision du diplomate qui courbe toujours l’échine peut paraître exagérée. Elle reflète la perception que nous avons encore de la diplomatie, qui rappelle le Congrès de Vienne et Talleyrand. Mais s’il est bien un métier qui est fondé sur la patience, la courtoisie et la recherche du compromis, c’est celui-là. Qu’on se rappelle le film Quai d’Orsay, tiré de la BD éponyme, où par contraste avec le ministre vitupérant et perpétuellement agité (inspiré de Dominique de Villepin), le directeur de cabinet (inspiré de l’ambassadeur Pierre Vimont) fait preuve d’un flegme et d’un tact à toute épreuve.
En dernière analyse, tout l’art du diplomate, qui est un art du « parler juste », consistera à être diplomate comme on l’entend dans le langage courant : apte à entrer en contact, y compris de manière informelle, avec des personnes pour lesquelles il n’éprouve guère de sympathie particulière, disposant de la faculté de « s’accommoder » des comportements d’autrui selon l’occasion et le besoin.
Concluons par cette citation de Lawrence Durrell, célèbre écrivain britannique qui fut aussi diplomate (au Caire et à Belgrade) pendant quelques années : « Nous autres diplomates […] on nous habitue à être pleins de ressources, à jouer n’importe quel rôle dans la vie, à être à la hauteur d’à peu près toutes les situations : comment, sinon, pourrions-nous faire face à tous ces étrangers ? » On est ici à mille lieues de la figure du « loup combattant » dont se réclame l’ambassadeur de Chine à Paris.
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