Télécommunications : la bataille de l'Arctique pour le contrôle des câbles sous-marins ne fait que commencer – La Tribune.fr

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Pour relier l’Asie du Sud-Est à l’Europe, les câbles internet sous-marins doivent passer à travers la mer de Chine, le golf d’Aden et le canal de Suez. La voie entre l’Asie et l’Amérique du Nord passe, quant à elle, par le Pacifique via les îles d’Hawaï. Il existe pourtant une route plus directe entre les trois continents : celle de l’océan Arctique. Elle a longtemps été considérée comme impraticable, mais les circonstances ont changé.
La fonte des glaces de l’Arctique, et la montée des eaux qu’elle va entraîner, est une très mauvaise nouvelle pour l’humanité. Mais pour le passage des câbles sous-marins, via lesquels transitent 99 % des communications électroniques intercontinentales, elle constitue une véritable aubaine.
Un consortium composé de trois entreprises, dont Far North Digital, une société américaine basée en Alaska, le finlandais Cinia et le japonais Arteria Networks, prévoit ainsi de construire un câble de fibre optique à travers la route Nord-Ouest, pour relier les côtes japonaises à l’Europe en passant par l’Amérique du Nord. Ce câble de 14.000 kilomètres de long contournerait l’Alaska par le nord, serpenterait entre les îles canadiennes et passerait sous le Groenland, reliant ainsi l’océan Atlantique au Pacifique. Le consortium prévoit de déployer des navires pour commencer les travaux durant l’été 2023, et table sur un câble opérationnel d’ici fin 2026. Un projet pharaonique estimé à environ un milliard d’euros.
Mais le jeu en vaut la chandelle, selon Tim Reilly, chercheur au Scott Polar Research Institute de l’université de Cambridge. « À l’ère du traitement des masses de données et de l’intelligence artificielle, la latence, et donc la vitesse à laquelle on peut transférer et interpréter les données, est le nerf de la guerre. Or, une route plus courte signifie une latence plus faible. » Un câble arctique reliant Londres à Tokyo permettrait ainsi un transfert de données jusqu’à 40% plus rapide, par rapport aux câbles existants. « L’enjeu est économique, mais concerne aussi la sécurité et la surveillance. » L’affaire Snowden a en effet révélé la façon dont la NSA exploitait les câbles pour collecter d’immenses quantités de données.
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Un tel câble aurait également pour avantage d’offrir une bonne connexion à des zones géographiques qui en sont aujourd’hui dépourvues. « Les communautés indigènes qui vivent au Groenland et dans le nord du Canada pourraient ainsi gagner l’accès à un Internet décent, et bénéficier de services comme la téléconsultation médicale », prédit Mads Qvist Frederiksen, directeur exécutif du Conseil économique de l’Arctique, une organisation internationale indépendante d’entreprises qui travaillent avec et dans l’Arctique. « En outre, le Groenland est un lieu idéal pour installer des centres de données : il y a de l’espace, le froid permet de refroidir naturellement les serveurs, et on dispose d’énergie renouvelable abondante, notamment hydroélectrique. Mais pour cela, il faut une bonne connexion internet. »
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Au-delà de l’intérêt économique, un câble dans l’Arctique serait également une aubaine pour la recherche scientifique, en permettant aux chercheurs d’accéder à des données de haute précision sur les activités sismiques et l’évolution de la température de l’eau.
L’Arctique constitue enfin une route plus sûre pour les câbles sous-marins, selon Nima Khorrami, chercheur à l’Arctic Institut, un laboratoire d’idées indépendant. « L’Arctique est beaucoup moins emprunté que les autres océans, et les chances de voir les câbles endommagés par des bateaux sont donc plus faibles. Tremblements de terre et tsunamis y sont également beaucoup moins fréquents. »
Il existe une autre route encore plus rapide pour relier directement l’Asie du Sud-est à l’Europe, selon Tim Reilly, la Northern Sea Route (route maritime du Nord), qui longe les côtes sibériennes. Elle a toutefois pour défaut de passer par les eaux territoriales russes, ce qui, dans la situation actuelle, constitue une fin de non-recevoir pour les Occidentaux. « Pour les Européens et les Asiatiques, cette route aurait le double avantage d’être plus rapide et d’échapper totalement à l’influence des États-Unis, et donc aux possibilités d’espionnage de la part de la NSA. Mais elle implique en retour de se jeter dans les bras de la Russie, dont les sous-marins sont capables de saboter les câbles en cas de différend, et que l’on soupçonne également de pouvoir espionner ces câbles. C’est pourquoi la route Nord-Ouest est aujourd’hui largement privilégiée. »
Outre la fonte des glaces, qui rend l’océan arctique plus accessible aux navires, c’est également le progrès technologique qui contribue aujourd’hui à en faire une zone plus exploitable, selon Nima Khorrami.
« Les sous-marins autonomes, ou drones sous-marins, ouvrent des perspectives inédites. Ils permettent de réduire les coûts, mais aussi les risques opérationnels, dans une zone où la rudesse du climat (froid et obscurité), combinée à son isolation et au manque de structures pouvant assurer des missions de sauvetage, ont longtemps dissuadé entreprises et gouvernements de cartographier les fonds marins arctiques pour y poser des câbles.
La Finlande est par exemple en train de bâtir tout un écosystème autour de ces sous-marins autonomes, à travers le projet One Sea. À mesure que ces sous-marins deviendront meilleur marché et plus efficaces, il y a fort à parier pour que davantage d’entreprises et d’États se lancent dans la construction de câbles sous-marins dans l’Arctique. »

D’autant que les câbles de fibre optique ne constituent que l’un des aspects qui font de l’Arctique une zone stratégique pour l’avenir des télécommunications. Selon Mads Qvist Frederiksen, l’avenir se joue également dans les étoiles. « De Planet à OneWeb en passant par le danois Terma, un nombre croissant d’opérateurs de satellites se tournent vers l’Arctique, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord, on y trouve la plus haute latitude sur toute la planète, ce qui en fait un lieu idéal pour mettre en orbite et gérer une flotte de satellites, ainsi que pour transférer des données depuis l’espace. Il y a également un marché potentiel pour l’Internet par satellite, puisque la connectivité y est très faible. Mais aussi pour les satellites d’observation susceptibles d’appuyer les missions de recherche et sauvetage ou encore de mieux suivre les conséquences du changement climatique… »
Câbles et satellites peuvent ainsi former un écosystème cohérent autour des projets de puissance des différents pays impliqués dans la région, en leur permettant de mieux gérer et intercepter les flux de données, installer des systèmes de guidage de missiles plus performants depuis l’espace, et diffuser des contenus et services numériques dans une logique d’influence.
Car si l’Arctique se réchauffe, c’est bien à un refroidissement des relations entre les différents pays du cercle polaire que l’on assiste aujourd’hui, dans une zone où la coopération a longtemps été de mise. Selon son document fondateur, la Déclaration d’Ottawa de 1996, le Conseil de l’Arctique (un forum intergouvernemental qui rassemble huit pays ayant une partie de leur territoire dans l’Arctique, dont la Russie et les États-Unis) n’est pas saisi des questions intéressant la sécurité militaire. Mais à l’heure de la guerre en Ukraine, et alors que la Finlande et la Suède, deux pays membres du Conseil, s’apprêtent à rejoindre l’OTAN, l’avenir de cette clause semble plus que jamais incertain.
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« Avec l’entrée de ces deux pays dans l’alliance, l’Arctique se trouve soudainement au cœur des préoccupations stratégiques de l’OTAN, puisque les relations sino-russes dans la région vont se renforcer et s’approfondir en réaction. L’OTAN va donc devoir considérablement étendre ses opérations dans la zone, jusqu’au détroit de Béring et à la Russie extrême-orientale, ce qui représente un véritable défi logistique et stratégique », note ainsi Tim Reilly. Début avril, 27.000 hommes, ainsi que nombre de croiseurs et d’avions de chasse, ont été déployés en Norvège, non loin de la frontière russe, dans le cadre de l’exercice militaire Cold Response 2022, le plus vaste mené dans ce pays depuis la guerre froide. Les États-Unis ont de leur côté transféré des dizaines d’avions de chasse en Alaska et établi une stratégie pour « rétablir leur domination sur l’Arctique ».
« L’Arctique était un sujet tabou à l’OTAN il y a encore dix ans, notamment parce qu’il était question de maintenir de bonnes relations dans la zone avec la Russie. La situation avait évolué depuis plusieurs années, en partie du fait de l’intérêt de la Chine pour l’Arctique, mais l’invasion russe en Ukraine a complètement changé la donne, comme en témoignent les candidatures de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. La question sécuritaire est désormais centrale dans la région », résume Damien Degeorges, docteur en sciences politiques, spécialiste de la géopolitique de l’Arctique et auteur de Terres rares : enjeu géopolitique du XXIe siècle (Ed. L’Harmattan).
À tout cela viennent en effet s’ajouter les ambitions croissantes de la Chine, qui ne fait aucun secret de son intérêt pour cette zone riche en poisson, en eau potable, en minerais rares et en hydrocarbure, a investi dans Arctic LNG 2, un projet d’usine de gaz naturel liquéfié du géant gazier russe Novatek, situé dans la péninsule de Gydan, et prévoit d’investir plus de 90 milliards de dollars en infrastructures dans une « route de la soie polaire ». Entre convoitises des grandes puissances, grands projets économiques et intérêts géostratégiques, l’Arctique constitue désormais moins un espace de coopération qu’un territoire sous tension.
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