Réforme des retraites : le jeu en vaut-il la chandelle ? – Atlantico

La Première ministre s’est confiée au Parisien sur le contenu du projet de réforme des retraites qui sera présenté le 15 décembre aux partenaires sociaux. Les concertations se poursuivent, notamment sur la question de l’âge légal de départ à la retraite.
Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.
Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
Atlantico : Elisabeth Borne vient de présenter les grandes lignes de son projet de réforme des retraites dans un entretien au Parisien, que faut-il en retenir ?
Philippe Crevel : C’est d’abord la confirmation de la volonté du gouvernement d’un report à 65 ans, un report assez rapide, certes progressif mais dès la génération de 61, c’est-à-dire celle concernée par un départ à la retraite en 2023. Les autres points étaient plutôt connus : amélioration du minimum contributif, maintien du dispositif de carrière longue, etc. Sur la pénibilité une ouverture pour l’instant relativement modeste. Après, il faut garder à l’esprit que ce sont des positions de début de négociations. On peut supposer qu’il y aura des assouplissements d’ici la présentation du texte officiel.
Michel Ruimy : Alors que le contenu de la réforme des retraites sera dévoilé le 15 décembre prochain (fin des arbitrages), la Première ministre a détaillé les premières propositions de son gouvernement pour mettre en œuvre cette réforme promise par Emmanuel Macron durant sa campagne.
Au vu de la situation actuelle (vieillissement de la population et déficit structurel du système), les options du gouvernement sont soit une hausse des impôts, soit « laisser filer la dette », soit une durée active plus longue.
Au vu de l’état de nos finances publiques, l’objectif est de porter l’âge légal du départ à la retraite à 65 ans. Plus exactement, Elisabeth Borne insiste toutefois sur la nécessité d’un report progressif de l’âge de départ à la retraite de 62 à 65 ans d’ici 2031, tout en indiquant que toute autre proposition émanant des partenaires sociaux visant à atteindre le même résultat serait étudiée, à l’exclusion de la baisse du montant des retraites ou de la hausse du coût du travail par des cotisations supplémentaires. Le calendrier retenu pour l’heure est une mise en application, par paliers, à partir de l’été 2023 c’est-à-dire à partir de la génération née au deuxième semestre 1961. Les rythmes d’évolution ne sont toutefois pas tranchés.
En contrepartie, le gouvernement compte donner des gages. Concernant les « carrières longues », le principe permettant de partir 2 ou 4 ans avant l’âge légal de la retraite, sera maintenu et même assoupli pour ceux qui ont commencé à travailler « très tôt », la limite de ce « très tôt » restant indéterminée. Les périodes de congé parental seront également prises en compte dans le calcul de la durée de cotisation. Pour les femmes, pour plus d’équité, il est envisagé de ne pas augmenter l’âge d’annulation de la décote, qui restera à 67 ans.
Parmi les réflexions en cours, l’exécutif envisage de rendre plus incitatif le recours au travail à temps partiel en fin de carrière, voire à l’élargir à la fonction publique et de réévaluer la pension minimale de retraite de 1 100 à 1 200 euros pour une personne qui a cotisé l’ensemble de ses trimestres.
Enfin, sur la question des régimes spéciaux, la logique retenue est la « clause du grand-père » c’est-à-dire que seuls les nouveaux recrutés des professions bénéficiant des régimes spéciaux (Banque de France, RATP, industries électriques et gazières…) seront affiliés au régime général d’assurance vieillesse, comme tous les salariés du privé.
Combien va rapporter cette mesure ? Le jeu budgétaire en vaut-il la chandelle sociale, au vu de la situation du pays actuellement ?
Philippe Crevel : Le report de l’âge de la retraite à 65 ans rapportera, à son terme, une vingtaine de milliards d’euros. Mais il faut évidemment défalquer à ça les mesures de compensations comme l’augmentation des minimums contributifs, les mesures pour les carrières longues ou la pénibilité qui verront le jour pendant les négociations. On devrait plutôt arriver à une dizaine de milliards d’euros net. C’est d’ailleurs à peu près l’objectif d’Emmanuel Macron. Mais on sait que, parfois, les rendements des réformes des retraites s’effilochent. Le plus emblématique des cas a été pendant la réforme des régimes spéciaux de Nicolas Sarkozy dont le solde net était très faible voire négatif.
Le problème c’est qu’aujourd’hui tout coûte cher à l’Etat : la transition énergétique, la santé, la défense et les retraites. Donc soit-on ne peut rien faire du tout et on ira vers un déficit public toujours plus grand, de l’ordre de 5 à 10 points de PIB, ce qui serait insupportable. On pourrait se dire, pourquoi seulement les retraites ? Mais il est évident que le dossier des retraites est victime de la dérive naturelle du vieillissement de la population. Mais ce n’est pas tant les recettes et dépenses de la réforme que l’action sur le taux d’emploi qui va compter. Le taux d’emploi qui augmente c’est plus de croissance économique, plus d’assiette fiscale, etc. Et c’est grâce à la croissance qu’on pourra financer la transition énergétique, la santé, etc. On veut mettre plus de Français au travail.
Michel Ruimy : Avec la question explosive du financement du système des retraites, et donc du potentiel recul de l’âge légal de départ, l’ensemble des acteurs entre dans le « dur ».
S’appuyant sur le rapport du Conseil d’orientation des retraites « Évolutions et perspectives des retraites en France », le gouvernement considère qu’il est nécessaire de réformer le système des retraites puisque le solde du système de retraites devrait être déficitaire durant les 25 prochaines années, après quoi il pourrait revenir à l’équilibre. Élisabeth Borne affirme que le report progressif ramènerait le système à l’équilibre, dans les dix ans et que ce décalage générerait 10 Mds EUR d’économies par an. Une somme qui permettra au gouvernement de sécuriser le régime tout en évitant qu’il ne se dégrade mais aussi de financer d’autres mesures souhaitées par l’exécutif (baisse des impôts de production, transition écologique…).
Même rapport et conclusions différentes pour les syndicats. En prenant la part des dépenses de retraites rapportée au PIB de la France, il n’y aurait aucune urgence à faire passer cette réforme et donc il y a un temps à la discussion.
Il n’en demeure pas moins que si travailler 3 ans de plus permettrait de réaliser des économies, ceci entraînerait aussi une hausse des prestations sociales. Un Français sur deux arrivant à la retraite serait sans activité, au chômage, au RSA, en invalidité ou en arrêt maladie. Prolonger de 2 ans sa carrière ferait donc automatiquement augmenter le nombre de seniors en difficulté et, par la même occasion, les sommes destinées à les aider. Selon la Drees et la Dares, en 2019, si l’âge légal avait été de 64 ans au lieu de 62, la facture totale aurait atteint près de 5 Mds EUR, hors retraite, les pensions d’invalidité auraient connu 160 000 bénéficiaires supplémentaires pour 1,8 Md EUR et les arrêts maladie auraient coûté 0,97 Md EUR.
Mener cette réforme, sur un sujet aussi inflammable, ne risque-t-il pas de braquer le pays inutilement ?
Philippe Crevel : Il est clair que la question est extrêmement sensible, c’est un marqueur important. Nous sommes le pays européen où l’on part le plus tôt. Donc cette réforme est un risque pour le président et sa majorité. Mais c’est aussi une faiblesse de l’économie française qui pourrait mener à une sanction de la part des marchés. Au Royaume-Uni et en Italie, la faiblesse est venue d’un faible potentiel de croissance, la capacité ou non à rembourser la dette.
Michel Ruimy :Voyons la donne. D’un côté, l’entretien accordé est, avant tout, destiné à ouvrir, dans les médias, la séquence « Retraites » d’un gouvernement qui sait qu’il devra affronter des mobilisations sociales au semestre prochain. De l’autre, alors que les sujets de mécontentement ne manquent pas, les syndicats et la Gauche ne sont pas – encore – parvenus à provoquer une mobilisation d’ampleur. La réforme des retraites pourrait leur en donner l’occasion.
Si la Première ministre admet qu’il y a un droit de manifester tout en réaffirmant que cette réforme est nécessaire pour sauver le système de retraites, les syndicats souhaitent montrer une opposition frontale au gouvernement si celui-ci souhaite passer en force. Pour autant, ils se font peu d’illusions dans mesure où le contenu de la nouvelle réforme sera présenté aux partenaires sociaux, le 15 décembre, juste avant les vacances de Noël, une période peu propice à la mobilisation des salariés (Une intersyndicale se réunira le 5 décembre et abordera, sans doute, la question d’une date de mobilisation en janvier) et où les discussions actuelles ne sont que des concertations et non de négociations. A la fin, le gouvernement risque de trancher comme il le souhaite… au risque d’être un « incendiaire ».
N'y aurait-il pas des chantiers plus rémunérateurs en termes de marge de manœuvre budgétaire et de croissance ?
Philippe Crevel : Le problème c’est qu’on voit mal réduire la santé, l’éducation, les minimas sociaux qui sont des gros postes de dépenses. Donc c’est compliqué de savoir par quel bout le prendre.
Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.
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