Sans doute est-ce difficile à entendre, mais les équations de la physique remettent en cause le lien systématique que nous faisons entre temps et devenir. Elles exhibent en effet une distinction nette et franche entre le cours du temps et la flèche du temps.
Le cours du temps est ce qui permet d’établir un écart entre les instants du passé et ceux du futur : dans le temps, demain n’est pas situé à la même place qu’hier ; ils sont séparés l’un de l’autre par une certaine durée. La flèche du temps, quant à elle, est la manifestation du devenir. Elle exprime le fait que certains systèmes physiques évoluent de façon irréversible : ils ne retrouveront jamais dans le futur les états qu’ils ont connus dans le passé. Elle fait écho à la doctrine du mélancolique Héraclite, selon laquelle les choses que nous voyons autour de nous ne seraient pas vraiment des choses, mais plutôt des processus ou des histoires dont le cours est irréversible, de sorte qu’aucune situation ne peut se répéter à l’identique. Pour le dire avec les mots de Sylvain Tesson, “on ne se baigne jamais deux fois dans la lecture d’un fragment d’Héraclite (1). “
Lorsqu’elle est présente, la flèche du temps advient de surcroît. Elle habille le cours du temps, irréversible par essence, de phénomènes eux aussi irréversibles. Cette irréversibilité des phénomènes a longtemps semblé contredire les équations fondamentales de la physique, car celles-ci sont toutes “réversibles”. Qu’est-ce à dire ? Qu’elles ne changent pas de forme lorsqu’on renverse sur le papier le sens d’écoulement du temps, c’est-à-dire qu’au lieu d’aller du passé vers le futur, il va du futur vers le passé. Mais tout en restant dans le cadre de ces équations, les physiciens ont fini par identifier, non sans difficultés, de possibles explications de la flèche du temps : toutes présupposent l’existence préalable d’un cours du temps établi, au sein duquel des phénomènes temporellement orientés, c’est-à-dire ne pouvant se produire dans les deux sens, viennent prendre place ; une fois accomplis, il est impossible d’annuler les effets qu’ils ont produits.
L’efficacité opératoire de la physique est devenue si impressionnante qu’on est en droit de considérer que cette distinction qu’elle établit entre temps et devenir constitue une découverte de première importance : elle devrait aller jusqu’à affecter le sens des expressions que nous employons pour dire notre expérience du temps.
Ni les chirurgiens qui tirent les peaux dans tous les sens lorsqu’ils parlent, parfois, comme s’ils pouvaient changer l’âge d’une personne, par une sorte de voyage immobile dans le temps. Pourquoi ? Parce que le fait de modifier l’âge apparent d’un visage relève d’un jeu avec la flèche du temps qui reste sans effet aucun sur le cours du temps, aucune opération chirurgicale ni aucun onguent n’étant encore parvenu à changer la moindre date de naissance, fût-ce d’une nanoseconde… On peut certes “faire plus jeune” que son âge, mais pas rajeunir. Cette distinction qu’opère la physique entre cours du temps et flèche du temps peut sembler bien abstraite. Illustrons-la concrètement, grâce à l’œuvre de Roman Opalka .
En 1965 et sa mort en 2011, cet artiste a tracé, jour après jour, la suite des nombres entiers, sur de grandes toiles, avec une peinture blanche. Selon ses propres mots, “il s’agissait d’aller à pied jusqu’à la fin du monde”. Et, chaque fois qu’une toile finissait par être saturée de chiffres, il se photographiait lui-même, en noir et blanc.
La succession des nombres qu’il a ainsi tracés matérialise le cours irréversible du temps, dont la nature ne change pas à mesure qu’il passe : chaque nombre écrit est certes inédit (de même que tout instant présent est radicalement neuf), mais il s’obtient toujours de la même façon, en ajoutant une unité au nombre précédent. Quant aux photographies que Roman Opalka a prises de lui-même dans des conditions invariables, avec un visage parfaitement impassible mais de plus en plus émacié, des cheveux de plus en plus blancs, elles expriment la lente succession des changements qui ont affecté son corps, c’est-à-dire l’irréversibilité de son propre devenir. Sont ainsi mises en scène deux réalités bien distinctes : d’une part, le cours du temps représenté par la succession des nombres et l’accumulation des toiles ; d’autre part, le devenir illustré par la suite des portraits d’un même être changeant. En somme, la première représentation compte, la seconde raconte. Opalka a eu la bonne idée de les juxtaposer sans les mélanger (…).
(1) Sylvain Tesson, Une très légère oscillation, Journal 2014-2017, Les Équateurs, Paris, 2017, p.151. La fameuse phrase d’Héraclite a, quant à elle, une bien belle anagramme : On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve = La vague sans fin modifiée emmène nos jeux de sable (Raphaël Enthoven, Jacques Perry-Salkow, Anagrammes pour lire dans les pensées, Actes Sud, 2016, p. 143).
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