Peut-on encore débattre ? – Radio France

Une mise en abîme aujourd’hui : le débat s’intéresse au débat. Si les chaînes d’infos, les réseaux sociaux ont tendance à amplifier les querelles, à mettre en scène le pugilat, reste-t-il pour autant de la place pour débattre ?
Vous souvenez-vous de l’émission de Michel Polac, Droit de réponse sur TF1 ? Celle du 3 janvier 1982 a fait date ! Vous avez d’un côté Serge Gainsbourg qui n’a pas pu jouer sa version reggae de La Marseillaise lors d’un concert, empêché par des militaires… et sur le plateau de l’émission un journaliste de Minute le traite de lâche et ça ne plaît pas mais alors pas du tout au chanteur, le ton monte, les mots fusent et le débat se transforme en un brouhaha inintelligible.
Mais après le clash, il y a l’explication. Or aujourd’hui la recherche de l’explication disparaît au profit du clash, un clash gentil, plus policé que celui de Gainsbourg, un clash où l’on préfère la petite phrase plutôt qu’un long discours. Le tout dans un système binaire, tu es pour ou tu es contre, alors que c’est pourtant entre les deux que la pensée se développe…
Et puis, c’est peut-être plus pernicieux encore, le débat se fait en général dans l’entre soi idéologique. Notamment à cause des réseaux et de ce qu’on appelle les bulles informationnelles, les algorithmes qui font que quand vous surfez sur internet, on vous propose forcément des contenus qui vont dans le sens de vos préférences.
On peut débattre de tout mais pas avec n’importe qui… ce sont les opinions qui l’emportent sur les arguments. Et il semble que ce qui compte dans un débat, c’est entendre l’argument de l’autre, ne pas être d’accord, et savoir l’expliquer.
Selon les intervenants dans l’émission, le débat n’existe plus, il a été remplacé par le clash, l’invective, ou l’insulte ! Sur les réseaux sociaux, en cas de désaccord, l’argumentation a parfois cédé la place à la haine… Comment en est-on arrivé là ?
Pour le sociologue, Alain Caillé, c’est la faute au capitalisme ! « L’approfondissement de la démarche démocratique a libéré la parole. Et c’est tant mieux ! Des personnes qui n’avaient pas voix au chapitre comme les femmes, les habitants des anciens pays colonisés, les personnes à la sexualité refoulée… ont pu s’exprimer.
Mais le néo-libéralisme a poussé la démarche un cran plus loin. La libération de toutes les positions a ouvert une centaine de fronts différents, et a créé une société très parcellisée, et un monde qui sacrifie le collectif et exacerbe l’individuel. »
Mais pour la journaliste et écrivaine Martine Storti, l’impossibilité de débattre, et la violence des propos ne datent pas de l’arrivée du capitalisme. Elle reconnaît que : « Depuis les années 1980, le capitalisme, la volonté de modernité et la montée en puissance des communicants a fait basculer les médias dans l’immédiateté. »
Le journaliste Didier assimile les débats sur les réseaux sociaux, ou à la télévision, à un match de MMA (arts martiaux mixtes) : « Les personnages sont attendus et cela donne un bon spectacle ! Aujourd’hui, débattre revient à produire des émotions. Nous sommes dans un système médiatique qui cherche à capter le marché de l’attention. Or, celle-ci est stimulée par l’émotion. Un débat sur C News ne coûte pas cher, c’est long, et cela créé de petits clips pour susciter de l’émotion. »
Martine Storti insiste : « Le désaccord est synonyme de démocratie. Et il y a eu de la violence dans les débats entre intellectuels. Prenez l’exemple d’Albert Camus contre Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir : ils l’ont traité de façon terrible. Mais ce débat avait lieu dans une niche. Peu de gens étaient au courant. Tout comme les engueulades du café du commerce : elles étaient cantonnées dans ce lieu. Aujourd’hui, les intellectuels participent à cette dérive du débat quand, par exemple, ils se rendent sur les chaînes d’informations en continu, ou sur les réseaux sociaux… Et dans le même temps déplorent la défaite de la pensée ! »
L’écrivain et musicien Yann Kerninon cite le philosophe Gilles Deleuze. Ce dernier a parlé de la dérive de certains philosophes. « ces intellectuels de média, pas ceux qui produisent une pensée avec des concepts, et des questions, mais sont ceux qui sont là pour répondre à des questions qu’on leur pose, et pour parler d’un domaine qu’ils connaissent parfois peu. Or la philosophie n’est pas là pour donner des réponses, elle existe pour poser de bonnes questions et définir des concepts. Evidemment, dans un débat télévisé, on ne peut pas le faire. »
La disqualification contribue à l’appauvrissement du débat. Plutôt que de dire qu’on n’est d’accord ou pas d’accord avec un propos, on dévalorise la critique. Mais le refus de la complexité est bien réel. Pour Yann Kerninon, c’est parce qu’elle fait peur : « Les rapports homme femme ne sont pas simples. La tentation est grande de dire : « Les hommes sont comme ceci », « Les femmes, comme cela »… « Et les autres sont fascistes ! » Cela simplifie le débat ! »
« L’opinion, on s’en fiche ! » Yann Kerninon explique, en s’appuyant sur le philosophe Cioran (“N’a d’opinion que celui qui n’a rien approfondi”) que « L’opinion n’est rien. Dire : « J’aime les frites » n’a aucun intérêt conceptuel. Cela ne permet ni de penser, ni d’être dans l’action. »
Revenir à l’art de la conversation qui débute par l’écoute nous expliquait Montaigne. Il existe un mouvement les convivialistes nous indique Alain Caillé. Ses membres se proposent de mettre en place une stratégie contre la violence intellectuelle.
Marcel Mauss, dans son ouvrage Essai sur le don (1923- 1924) appelait à ce que les gens apprennent à s’opposer sans se massacrer ! Une maison de la conversation s’est d’ailleurs ouverte à Paris.
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