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Delphine Dauvergne — Édité par Thomas Messias
Temps de lecture: 8 min
«Après la naissance de notre premier enfant, ma psy m’a fait remarquer qu’on passait de plus en plus de séances à parler de problèmes que j’avais avec mon conjoint. En confinement, on a atteint un pic où quasiment chaque séance virtuelle servait à ça.» Comme tant d’autres femmes en couple hétérosexuel, Emma* consacre beaucoup de temps chez sa psychologue à parler de son conjoint qui aurait, selon elle, lui aussi besoin de consulter quelqu’un. Les problèmes non résolus de son compagnon ont des impacts sur leur relation et sur elle.
Situation similaire pour Leïla*: «Je passe environ 80% de mes séances avec ma psychologue à parler de ses problèmes, de nos problèmes: son manque de communication, la charge mentale qui me revient pour la gestion de l’appartement, sa manière immature de réagir lors de nos conflits… J’essayais de trouver avec ma psy des stratégies, pour mieux communiquer et comprendre ses réactions. Du temps qui ne sera pas utilisé pour parler de mes problèmes à moi.»
Paolina Caro, psychologue sociale et psychothérapeute féministe, le constate: «Les femmes sont nombreuses à venir en consultation parce que leur conjoint n’a pas accepté de faire une thérapie de couple, alors elles viennent seules pour essayer de préserver leur couple, mais je n’ai jamais vu l’inverse avec un homme.»
Les séances de psychothérapie servent dès lors à la fois à aborder ses difficultés dans le couple et à analyser le comportement du conjoint. «Je parle régulièrement à ma psy des disputes fréquentes que l’on peut avoir avec mon conjoint sur la répartition des tâches ménagères. J’explique comment il fonctionne et comment il réagit, elle me donne des conseils pour mieux communiquer et lui faire comprendre mon ressenti», décrit Camille*, 29 ans.
Parfois, le mal-être de l’autre est trop dur à porter. «Le fait que mon ancien compagnon aille mal me rendait mal aussi, alors j’ai fait plusieurs séances avec une psychologue. On parlait beaucoup de lui, mais sans pouvoir mettre en place des choses, puisque cela doit venir de lui. Je ne lui demandais pas de guérir de sa dépression car c’est long et compliqué, mais d’être en chemin, de commencer à construire le fait d’aller mieux. Il a vu plusieurs psys mais cela ne lui convenait pas. Il faisait des efforts de temps en temps en retentant avec un autre, mais plus pour se donner bonne conscience par rapport à moi que pour vraiment essayer de régler ses problèmes», relate Claire*, 32 ans.
Il est à noter que «les femmes consultent majoritairement davantage des psychologues que les hommes, d’après Paolina Caro. Dans ma pratique, le peu d’hommes que j’ai en consultation sont souvent orientés par leur compagne (parfois avec un ultimatum), et ce sont souvent elles qui prennent leurs rendez-vous.»
Les femmes se retrouvent donc à faire pression sur leur partenaire pour qu’il se décide à son tour à consulter, pour son bien, mais aussi celui du couple. «J’ai évoqué plusieurs fois l’idée qu’il aille voir un psy de son côté, car il a une hyper-émotivité et de grosses angoisses, mais il refusait systématiquement. Il estimait qu’il n’en avait pas besoin, alors que cela lui arrivait de jeter des objets lors d’accès de colère. Il ne sait pas gérer ses émotions», observe Emma.
Le déni est récurrent: «Quand j’essayais de convaincre mon compagnon d’aller voir un psy, il disait que je n’avais pas tort, mais pas suffisamment raison pour qu’il passe à l’action. Je trouvais qu’il y avait des choses chez lui qui ressemblaient à de la dépendance affective, mais je ne pouvais pas l’aider puisque c’était moi qui en étais l’objet», confie Manon*, 32 ans.
Les idées reçues sur les thérapies sont très ancrées, comme en témoigne Leïla: «Il pense que voir un psy ne sert à rien. Il se méfie de ce que je peux raconter à la mienne et pense qu’elle m’incite à le quitter. Il refuse toujours de consulter de son côté, mais lors d’une grosse crise, il a accepté l’idée de voir une psy de couple.»
Plus largement, «il y a aussi ce préjugé misogyne selon lequel les femmes s’inventent des problèmes et ont besoin de parler. De l’autre côté, les hommes sont terrifiés à l’idée de voir un psy, ils n’en parlent pas entre eux, ils ne savent pas ce que c’est», déplore cette femme de 26 ans.
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Leurs réactions sont parfois paradoxales: «Il ne comprenait pas pourquoi j’allais voir ma psy toutes les deux semaines, par contre il me disait qu’il aimerait bien être comme moi, arriver à prendre soin de soi. Je lui avais donné les coordonnées d’un psy quand il n’allait pas bien; il ne l’a jamais appelé», se souvient Camille.
Les hommes cis hétérosexuels seraient un peu plus faciles à convaincre pour entamer une thérapie à deux, même si c’est encore à l’autre de fournir les efforts, comme le précise Camille: «Il a accepté de voir une thérapeute de couple, mais il a attendu que ce soit moi qui prenne l’initiative de la trouver. Comme si, parce que c’était moi qui soulevais les problèmes, c’était aussi à moi de chercher les solutions.»
Ce qui finalement convaincu le conjoint d’Emma d’accepter une thérapie de couple début 2021, c’est le bilan financier qu’elle lui a présenté. «Je lui ai montré le nombre de mes séances, le coût, et le temps que je passais à aborder nos problèmes sans pouvoir les résoudre puisqu’il n’était pas là.»
Car il y a bien sûr un coût financier au déséquilibre dans cette charge du couple: «Une psychologue, ce n’est pas remboursé, et je devais faire plusieurs dizaines de kilomètres en voiture pour aller jusqu’au cabinet de la mienne. Il y a aussi l’énergie dépensée à essayer de régler les problèmes. Je me suis rendu compte au bout d’un moment que je faisais beaucoup d’efforts pour trouver ce qui n’allait pas dans la relation, identifier les problèmes, initier les discussions», rapporte Manon.
«Il a fini par m’entendre et admettre, au bout de sept ans de relation, que les problèmes, psys et de couple, ne venaient pas que de moi. Il a accepté de rencontrer une psychologue il y a quelques mois, que j’ai trouvée pour lui. S’il n’avait pas fait cet effort, je pense qu’on se serait séparés», ajoute-t-elle.
Lorsque le partenaire ne fait pas d’efforts, au bout d’un certain temps, la situation implose. Claire n’a pas de regrets: «La psy m’a aidée à réaliser que j’allais mieux quand je voyais moins mon conjoint, et on a fini par se séparer.»
À l’inverse, quand il se résout à consulter, la situation a plus de chances de s’améliorer. «Les consultations chez la psy ont l’air de lui apporter quelque chose, puisqu’il y retourne. On a constaté quelques améliorations, mais quel gâchis de temps et d’énergie, soupire Manon.
Les séances de thérapie de couple ont eu un effet positif sur celui d’Emma: «Cela lui a fait prendre conscience qu’il fallait qu’il s’exprime davantage, on se dispute moins. Mais il m’arrive de me sentir comme une médiatrice de son travail psychologique, car je suis là quand la psy souligne des choses chez lui, et c’est moi qui dois rappeler certains sujets à sa place. Il ne veut toujours pas faire de thérapie pour lui. J’ai parfois l’impression que je dois effectuer tout le travail.»
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Chez les psychanalystes, le divan n’est jamais neutre
Dans la revue Recherches familiales, la sociologue Irène Jonas a publié en 2006 un article intitulé «Un nouveau travail de “care” conjugal: la femme “thérapeute” du couple». Le titre est déjà incisif, mais représentatif d’une réalité qu’elle constate: «Le travail de pacification des couples est avant tout un travail féminin.» Elle dénonce ce qu’on retrouve dans une grande majorité d’ouvrages de psychologie destinés au grand public, qui considèrent comme naturel ce rôle chez la femme et lui donnent toute une série de conseils pour mener ce travail au sein de son couple, «en travaillant sur elles-mêmes pour se comprendre et les comprendre», mais aussi pour aider leurs conjoints à verbaliser leurs émotions.
«En pointant l’incapacité “naturelle” des hommes à s’exprimer émotionnellement, ces ouvrages ne sont-ils pas en train d’avaliser l’idée favorable au maintien d’un rapport social de domination, que les femmes sont des formidables thérapeutes?», interroge-t-elle.
L’éducation genrée et le sexisme de notre société ont des conséquences sur la vie de couple hétérosexuel. «J’ai été éduquée comme une fille, à prendre soin des autres, être arrangeante, relate Manon. Ce n’est que très récemment que mon compagnon a réalisé et admis que les psys que j’ai vues durant ces années l’avaient aidé lui aussi, à travers ce que je lui racontais et apprenais. C’était une situation confortable de ne pas avoir à faire d’efforts et que l’autre les fasse.»
Habituée au travail de care vis-à-vis de son compagnon, la femme ajoute à sa liste de missions la gestion de la charge émotionnelle du couple, pour le garder à l’équilibre. «Je fais ce que je peux pour lui parler des stratégies que ma psy me conseille, j’ai l’impression de lui faire une thérapie gratuite. C’est une énième charge mentale pour les femmes. Je fais le travail pour moi, lui et nous; c’est décevant d’avoir l’impression d’être la seule à vouloir sauver son couple», souligne Leïla.
Claire a tiré le même constat amer: «C’est moi qui amenais la quasi-totalité de nos conversations sur sa santé psychique. J’ai fait tout un travail pédagogique, je l’ai poussé à lire des choses sur la dépression. On paie le fait qu’ils aient reçu une éducation masculine toxique, ne parlent pas de leurs problèmes à leurs amis… En allant chez la psy à sa place, je me suis rendu compte du coût du patriarcat en argent, en temps, en énergie mentale, mais aussi en larmes.»
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Évacuer sa colère ne sert à rien
La psychologue Paolina Caro développe: «À cause de la construction sociale des genres, les hommes sont souvent assez déconnectés de leurs émotions et de leurs ressentis, même si on voit progressivement du changement avec l’arrivée des nouvelles générations. Les femmes se posent souvent en responsables du couple: ce sont elles qui vont initier les conversations et chercher des solutions. Pour une femme, cela reste important de préserver son couple, de ne pas devenir célibataire. Dès l’enfance, on leur fait comprendre que leur objectif est d’être belles pour que les garçons tombent amoureux d’elles, alors que les garçons sont incités à développer toutes sortes d’activités.»
Avec ce conditionnement genré, on capte mieux le fonctionnement des relations de couple à l’âge adulte: «Les hommes ne comprennent pas l’importance du dialogue dans le couple, tandis que les femmes ne s’autorisent pas à consacrer autant de temps que les hommes à des activités et loisirs. L’objectif que la société leur a donné n’est pas de penser à elles et leurs envies, mais de se mettre en couple et de le faire tenir. C’est le schéma que l’on retrouve le plus dans toute la culture –patriarcale– qui nous environne.»
* Le prénom a été changé.
Delphine Dauvergne
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