Inflation, énergie, Ukraine… Ce que 2023 nous réserve – La Croix

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Plutôt que de vous proposer un bilan de l’année écoulée, dominée par la guerre en Ukraine, L’Hebdo s’essaye à un exercice de prospective. Que pouvons-nous attendre de 2023 dans les domaines de l’économie, de la défense, de l’énergie, de la santé ou de l’environnement ? Les spécialistes de La Croix répondent.
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Inflation, énergie, Ukraine… Ce que 2023 nous réserve
Des militants du mouvement altermondialiste Attac tiennent des pancartes alors qu’ils manifestent dans une station-service Total à Marseille, en France, le 12 octobre 2019.
JEAN-PAUL PELISSIER/REUTERS
Le chancelier allemand Olaf Scholz en visite lors d’un entraînement de la Bundeswehr, le 17 octobre dernier.
IMAGO/Melina Waliczek via Reuter
Vision d’artiste de la famille Ariane, comprenant notamment la nouvelle venue Ariane 6 (au centre et à droite).
David Ducros
Des joueurs jouent pendant la première journée du salon européen des jeux numériques Gamescom, qui présente les dernières tendances de la scène du jeu vidéo, à Cologne, en Allemagne, le 21 août 2019.
Wolfgang Rattay/REUTERS
Le navire-citerne de gaz naturel liquéfié (GNL) Arctic Discoverer est amarré au terminal Gate LNG, devant des éoliennes, dans le port de Rotterdam, aux Pays-Bas, le jeudi 8 juin 2017.
Bloomberg/Bloomberg via Getty Images
Photo d’illustration d’un enfant à vélo dans les rayons d’un supermarché de Taïwan.
Pierre BESSARD/REA
A l’heure où l’année 2022 se termine, La Croix L’Hebdo revient sur ce que l’année 2023 nous réserve.
David Ducros ; Wolfgang Rattay/REUTERS ; IMAGO/Melina Waliczek via Reuter ; Bloomberg via Getty Images ; Pierre BESSARD/REA ; JEAN-PAUL PELISSIER/REUTERS
Le Covid et ses répercussions économiques avaient dominé l’actualité internationale de l’année 2021. La guerre en Ukraine a écrasé l’agenda de 2022, entraînant au passage une série de répliques dans les champs géopolitique, énergétique, agricole et financier. Ce conflit total et meurtrier a souligné l’affaiblissement du poids de l’Occident mais aussi le reflux de la mondialisation, que la rivalité sino-américaine et la pandémie avaient déjà lancé ces dernières années.
Il y aura un avant et un après l’invasion de l’Ukraine, notamment sur le continent européen. À l’heure de se projeter vers 2023, il nous a semblé important de relever plusieurs tournants majeurs qui se profilent à l’horizon : l’Allemagne qui se réarme, l’Europe qui se passe du pétrole et à un degré moindre du gaz russe, l’Ukraine libre qui s’ancre à l’Ouest, l’inflation qui ralentit. L’histoire fait son retour en Europe, pour le meilleur et pour le pire.
Mais derrière le brouillard engendré par l’actualité guerrière, nous n’avons pas oublié les lents bouleversements qui infuseront dans les mois à venir sur la planète, sous l’effet de la révolution numérique, de la consommation de masse ou de la lutte contre les paradis fiscaux.
Alors que le pic inflationniste semble avoir été atteint dès septembre aux États-Unis, la hausse des prix devrait revenir à un niveau plus acceptable en 2023. Tout indique que, dans la zone euro, il sera franchi durant le semestre qui vient. Le chef économiste de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), Alvaro Santos Pereira, assure que l’année qui s’ouvre verra une « baisse des tensions inflationnistes ».
Le Fonds monétaire international anticipe une hausse mondiale moyenne des prix de 6,5 % en 2023, après une année 2022 à 8,8 %. En zone euro, l’inflation devrait être de 3,5 % en 2023 (contre 6,8 % en 2022). La poussée de fièvre actuelle n’a pas commencé dans les douze derniers mois. Elle est d’abord une conséquence du Covid. Les confinements ont désorganisé les chaînes de production mondiales, créant des pénuries au moment où les pays développés étaient en pleine reprise. Le coût du transport a explosé. Puis est arrivée la guerre en Ukraine, laquelle a provoqué une tension sur les prix de l’énergie et des produits alimentaires.
Certains de ces déséquilibres sont en train d’être corrigés : le coût du transport revient à la normale, les pénuries ont été résorbées. Par ailleurs, l’année 2023 devrait connaître un ralentissement économique, ce qui fait baisser le prix de l’énergie. Le baril de pétrole est repassé au-dessous des 100 dollars en novembre 2022, son niveau d’avant la guerre en Ukraine.
Pour lutter contre l’inflation, les grandes banques centrales sont rentrées dans un cycle de hausse des taux, mettant fin à une décennie d’argent peu cher. « On peut s’attendre à ce que les taux restent élevés durant toute l’année 2023, car les banques centrales ne voudront pas reproduire l’erreur commise dans les années 1970. À l’époque, elles avaient enclenché la baisse trop tôt et avaient laissé repartir l’inflation sans plus pouvoir la maîtriser », explique Stéphane Déo, directeur stratégie marchés chez Ostrum Asset Management. Cette fois, elles vont donc maintenir une politique monétaire restrictive jusqu’au moment où elles seront sûres d’avoir ramené l’inflation à un niveau acceptable, aux alentours de 2 %. En faisant monter le coût du crédit, elles veulent refroidir le moteur de l’économie.
Cela annonce une croissance faible pour 2023. Les États-Unis et l’Allemagne pourraient même se trouver en récession. Pour les particuliers, les achats immobiliers vont devenir plus difficiles. Et pour les États, le coût de la dette va s’alourdir. Les pays développés ont les moyens de passer ce cap. Mais pour les pays émergents, ce sera plus compliqué. Dans les prochains mois, certains pourraient même faire défaut sur leur dette. Une étude d’Allianz Trade cite sept pays particulièrement fragiles : l’Argentine, l’Égypte, le Ghana, le Kenya, la Tunisie, le Pakistan et la Turquie.
Des militants du mouvement altermondialiste Attac tiennent des pancartes alors qu'ils manifestent dans une station-service Total à Marseille, en France, le 12 octobre 2019. / JEAN-PAUL PELISSIER/REUTERS
Les prochains mois seront décisifs pour la lutte contre l’évasion fiscale des grandes entreprises. Objectif pour les États : récupérer de 100 à 240 milliards de dollars de bénéfices qui échappent aujourd’hui à l’impôt grâce à des stratégies légales mais de plus en plus mal acceptées par les opinions publiques.
Depuis trente ans, les grandes multinationales ont appris à se jouer des conventions fiscales existantes pour payer le moins d’impôts possible. Les géants du numérique, de la pharmacie, de l’agroalimentaire ou du luxe logent une bonne part de leurs profits dans des pays accommodants, ce qui prive les États de recettes dont ils ont besoin. Sous la pression des Européens, des discussions ont été engagées à l’OCDE afin d’inventer de nouvelles règles fiscales. Après dix ans d’efforts, un accord de principe a été trouvé entre 140 pays. Et, désormais, l’OCDE doit publier ces nouvelles règles au premier trimestre.
La réforme comporte deux piliers. Le premier vise à taxer une entreprise dans le pays où elle réalise des profits, et pas seulement dans celui où sont établis ses salariés. Cette mesure vise Google ou Facebook, par exemple. Le second a pour but d’instaurer une taxation minimale de 15 % sur les bénéfices, pour lutter contre les paradis fiscaux.
Le premier pilier va voir le jour grâce à un traité international qui sera ensuite ratifié dans chaque pays. L’OCDE doit rendre public le texte de ce traité en février. Pour mettre en œuvre le second pilier, l’OCDE va également publier des textes réglementaires en début d’année. Puis les États auront à les transposer en droit national. Tous les textes nécessaires vont donc être sur la table cette année. Mais la réforme peut encore échouer. Sur le deuxième point, l’Europe veut aller de l’avant.
Elle prépare une directive qui doit être approuvée à l’unanimité des Vingt-Sept. Concernant le premier pilier, c’est aux États-Unis que les réticences se manifestent. Le traité doit être ratifié par le Sénat à la majorité qualifiée, ce qui exige le ralliement de dix sénateurs républicains. « Or un certain nombre d’entre eux voient cette réforme d’un mauvais œil, prévient un bon connaisseur. Pour eux, cela revient à autoriser les socialistes français à taxer des entreprises américaines, un cauchemar ! »Et si la ratification échoue aux États-Unis, de nombreux pays refuseront de s’engager. L’échec amènera alors de nombreux États à prendre
des mesures unilatérales.
Une guerre fiscale que l’OCDE a précisément tenté d’éviter… Les prochains mois seront cruciaux pour la réussite de cette réforme et pour évaluer si les États sont encore capables d’agir de concert sur des sujets d’intérêt commun.
Le chancelier allemand Olaf Scholz en visite lors d’un entraînement de la Bundeswehr, le 17 octobre dernier. / IMAGO/Melina Waliczek via Reuter
Encore traumatisée par son histoire, l’Allemagne avait jusque-là du mal à s’assumer en tant que puissance militaire. La guerre en Ukraine a changé les choses. Le chancelier Olaf Scholz a fait cette annonce choc peu après l’invasion russe du 24 février dernier : le pays va remettre à flot son armée négligée pendant des décennies, au moyen d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros qui lui permettra de faire de la Bundeswehr la force« la mieux équipée d’Europe »
et la « pierre angulaire » de la défense continentale. Un changement radical va s’amorcer dès 2023, avec une première tranche de 8 milliards d’euros. Priorité absolue : l’achat
et la production de munitions.
Un tel réveil a pour but de restaurer la crédibilité de l’Allemagne, en premier lieu vis-à-vis du partenaire américain. Le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, a salué ce réinvestissement comme un « changement historique » : « Nous avons besoin d’une Bundeswehr forte, a-t-il déclaré, c’est important pour la sécurité de l’Allemagne, pour la sécurité de l’Europe, et pour la sécurité du monde. »
Ces changements orientent aussi vers l’est le centre de gravité du Vieux Continent, semant le doute à Paris, qui faisait de la coopération avec Berlin le principal axe de « l’autonomie stratégique » européenne.
Les dents ont grincé en France lorsque le gouvernement allemand a réussi à rallier derrière lui une coalition de quatorze pays européens pour financer un bouclier antimissile de conception israélienne Arrow 3, alors que la France et l’Italie développent déjà une solution. Même type de réaction concernant l’achat rapide d’avions américains F35, au lieu de miser sur le Système de combat aérien futur (Scaf), certes 100 % européen, mais encore en développement. MBDA Allemagne et le groupe d’armement Raytheon proposent par ailleurs d’installer une ligne de production du missile antiaérien Patriot en Bavière, tant pour la Bundeswehr que pour les utilisateurs européens de la fusée dans le cadre de l’Otan.
Une clarification s’impose sur la nature du partenariat franco-allemand. L’année 2023 devrait marquer la convergence des deux pays, alors qu’ils doivent célébrer le 23 janvier les 60 ans du traité de l’Élysée. La brigade franco-allemande peut-elle favoriser l’intégration des armées européennes ? Comment la France peut-elle associer l’Allemagne à un dialogue sur la dissuasion nucléaire ?
Berlin devra se montrer capable de s’investir à la fois sur le court terme, sur le moyen terme et sur le long terme dans la montée en charge de son armée, et garantir une interopérabilité des forces. Ce qu’elle a commencé à faire : les contrats d’études devant mener à un démonstrateur du Scaf ont été notifiés aux industriels. Le chantier peut donc commencer, même si ce préprototype n’est pas attendu avant 2027.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie est indiscutablement l’événement le plus considérable de l’année écoulée, par la nature globale des dangers qu’elle charrie, mais aussi par la résistance qu’elle a rencontrée de la part de la nation ukrainienne et de ses partenaires occidentaux. Ses conséquences vont de la prise de conscience du besoin de préparer nos armées à de futurs conflits de haute intensité jusqu’à la mise en œuvre d’un début de mue stratégique par l’Union européenne, en passant par le chamboulement des équilibres énergétiques et alimentaires mondiaux et la sortie de l’Otan de sa « mort cérébrale ». La liste pourrait s’étendre…
En dépit de tous les discours incantatoires sur le « monde d’après » qu’était censée faire advenir l’épidémie de Covid-19, c’est bien l’invasion brutale entreprise par Vladimir Poutine qui nous fait entrer dans une « nouvelle époque », pour reprendre les mots du chancelier allemand Olaf Scholz. L’ampleur des bouleversements stratégiques induits par cette campagne militaire ne sera pleinement comprise que dans plusieurs années, quand les canons se seront tus.
Car il n’est pas certain que la guerre en Ukraine cessera en 2023. La mobilisation donne à l’armée russe les moyens de relancer son offensive dès le printemps prochain. Vladimir Poutine entend toujours poursuivre ses objectifs : l’oblitération d’une Ukraine indépendante et d’une nation ukrainienne souveraine. Les Ukrainiens comprennent le caractère existentiel de cette lutte, et proclament qu’ils ne baisseront pas les armes tant qu’ils n’auront pas libéré leur territoire, Crimée comprise. En face, difficile de dire si le président russe joue réellement sa survie dans cette guerre, tant la société russe semble apathique, mais l’essentiel est qu’il le pense.
Statista
Dès lors, pour un camp comme pour l’autre, nulle négociation n’est envisageable à l’heure actuelle. Ce sont donc les armes qui décideront du sort du conflit en 2023. Qui sait si le front gèlera ou si une offensive ukrainienne décisive enfoncera demain le dispositif russe ? Les prédictions militaires vieillissent mal, et les rebondissements n’ont été que trop nombreux depuis le 24 février. Les certitudes sont plus fortes à l’écart du champ de bataille.
La Russie va s’appauvrir. Le pays est promis à une longue stagnation, marquée par une chute de la productivité sous le coup des sanctions internationales, une implication croissante de l’État dans l’économie, synonyme de hausse de la corruption et de manque d’innovation, et une fuite des cerveaux, que ne manquera pas d’aggraver tout nouvel élan de « mobilisation partielle ». Cette dynamique de déclin est d’autant plus lourde que rien n’assure qu’elle s’inversera une fois la guerre achevée.
L’Ukraine, de son côté, continuera d’avoir besoin de toute l’aide que pourront lui fournir ses alliés pour résister à l’armée russe, reconquérir ses territoires perdus, et se relever des destructions infligées par la Russie. La question la plus importante pour 2023 : ce soutien se maintiendra-t-il dans la durée ? Celle de savoir si l’Ukraine sortira brisée ou renforcée de ce conflit appartient à une autre année. La vue dont nous disposons est trop courte. Pour les Russes comme pour les Ukrainiens, la première conséquence de la guerre est d’avoir raccourci l’avenir.
Vision d’artiste de la famille Ariane, comprenant notamment la nouvelle venue Ariane 6 (au centre et à droite). / David Ducros
Elle aura un peu de retard – trois ans –, mais Ariane 6 devrait normalement décoller pour la première fois au quatrième trimestre de 2023. Grâce à cette nouvelle fusée, l’Europe, riche d’un important contrat signé avec l’entreprise Amazon, entend rester dans la course face aux Américains de SpaceX. « Tout a pris un peu plus de temps que prévu, reconnaissait Stéphane Israël, à la tête d’Arianespace, dans un entretien à La Croix fin octobre. Mais je préfère que nous prenions quelques mois supplémentaires pour tout tester plutôt que de se précipiter. » La raison principale de ce retard, outre le Covid-19 ? Le tout nouveau moteur rallumable Vinci, qui équipera l’étage supérieur et peut être réactivé jusqu’à cinq fois en vol. Cette technologie doit permettre d’essaimer des grappes de satellites, une technique de plus en plus demandée par les clients pour déployer des constellations de télécommunications.
La production du moteur, lancée initialement à Vernon, en France, avait été déplacée à Ottobrunn, en Allemagne, début 2022. Le site historique d’Ariane en Normandie poursuit en revanche le développement d’un autre modèle de moteur nouvelle génération : le Prometheus. Encore au stade de la démonstration technologique, ce moteur se veut polyvalent. Plusieurs Prometheus pourraient propulser l’étage principal des futures fusées européennes – la partie basse où se trouvent aussi les boosters d’appoint pour le décollage. Seul, il pourrait servir à l’étage supérieur, comme le Vinci. Principal avantage : l’engin est réutilisable : il est capable de revenir poser un premier étage de fusée sur Terre, après la séparation de la charge utile. En attendant cette commercialisation européenne, seules les fusées Falcon 9 de SpaceX réalisent cette prouesse, avec un record de réutilisation allant jusqu’à douze fois.
Alors que le budget de l’Agence spatiale européenne a moins augmenté que ne l’espéraient ses responsables, le moteur Prometheus devrait également coûter moins cher à construire, grâce à une ingénierie restreinte et à une fabrication aidée par l’impression 3D. « Il s’agit de produire des éléments plus polyvalents, des briques que l’on peut ensuite assembler selon différentes configurations, en fonction des besoins », confie une experte du secteur.
Après un tout premier test fin 2022, un moteur Prometheus devrait être « greffé » sur le démonstrateur Themis en 2023. Encore au stade expérimental, Themis préfigure les futurs lanceurs européens réutilisables. L’ensemble doit réaliser un premier « saut de puce » à l’été 2023, en Suède. Il s’agira d’essayer de faire décoller de quelques mètres le démonstrateur, avant qu’il revienne se poser. Si tout fonctionne comme prévu, cette expérimentation pourra ensuite donner lieu à un véritable lanceur réutilisable made in Europe.
Des joueurs jouent pendant la première journée du salon européen des jeux numériques Gamescom, qui présente les dernières tendances de la scène du jeu vidéo, à Cologne, en Allemagne, le 21 août 2019. / Wolfgang Rattay/REUTERS
De Los Angeles à Pékin, de Paris au Cap, le jeu vidéo n’a cessé, ces dernières années, de conquérir de nouveaux adeptes. Si le marché s’est légèrement contracté en 2022, ce n’est qu’un effet de contraste. En 2020 et 2021, la pandémie et le confinement avaient fait bondir le « gaming » jusqu’à des sommets… Cette année, les chiffres demeurent néanmoins saisissants : l’activité pèse 184 milliards de dollars, pour un contingent de près de 2,7 milliards de joueurs. Pour résumer, c’est le premier des divertissements au monde.
Le cap très symbolique des 3 milliards de joueurs pourrait être franchi en 2023. S’il faut préciser ce chiffre, qui comprend aussi bien l’accro à sa console soixante heures par semaine que le joueur occasionnel, sur son smartphone, le temps d’un trajet en bus, il démontre néanmoins une chose : le jeu vidéo traverse une ère de diversification de ses publics qui ne semble pas près de prendre fin. Premier changement, et de taille : « Les femmes sont de plus en plus nombreuses parmi les joueurs », explique Sébastien Genvo, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine, lui-même ancien concepteur de jeux. Autre bascule : aux côtés des géants chinois et américain (respectivement 929 et 219 millions de joueurs), de nouvelles régions s’invitent sur la carte du gaming. Essentiellement l’Afrique et le Moyen-Orient.
Pour autant, si les horizons culturels des joueurs se révèlent de plus en plus variés, le contenu, lui, ne suit pas toujours cette évolution au même rythme. « C’est une industrie très globalisée et très ethnocentrée, rappelle Sébastien Genvo. Les gros pôles de production demeurent en Europe, aux États-Unis et en Asie, ce qui a une conséquence sur les imaginaires véhiculés : ceux-ci ne changent pas beaucoup, et continuent de s’inspirer de la science-fiction, de l’imaginaire du conflit… »En bref, il faudra encore attendre pour qu’un jeu d’envergure mondiale représente une ville africaine ou le Moyen-Orient autrement que comme un champ de bataille…
La domination du jeu vidéo sur les autres divertissements – le cinéma notamment – provoque cependant déjà une rupture majeure. « Le jeu vidéo est devenu le mode de consommation dominant des fictions contemporaines, résume Sébastien Genvo. Cela peut conduire à envisager le réel d’une autre façon. » De quelle manière ? « Il nourrit une illusion de liberté et fonctionne sur une logique d’imitation et de compétition, des mécaniques que l’on retrouve aussi sur les réseaux sociaux comme Facebook. » Autre conséquence : le jeu vidéo change de statut. « Il peut être perçu comme sérieux et plus seulement comme fun et futile », ajoute le chercheur. Pour preuve, son utilisation dans les domaines de la formation professionnelle ou de la psychothérapie.
Le navire-citerne de gaz naturel liquéfié (GNL) Arctic Discoverer est amarré au terminal Gate LNG, devant des éoliennes, dans le port de Rotterdam, aux Pays-Bas, le jeudi 8 juin 2017. / Bloomberg/Bloomberg via Getty Images
Dans le domaine de l’énergie, l’année 2023 nous projette dans un monde nouveau, fracturé par la guerre en Ukraine et marqué par d’immenses défis. C’est la première année d’un nouveau cycle. Nous sortons d’une période où les Européens s’étaient habitués à une énergie abondante, relativement peu chère. Ils s’étaient donné des objectifs de réduction de leurs émissions de carbone mais estimaient avoir du temps pour les atteindre. En 2022, l’agression russe a tout changé : elle a fait flamber les prix de l’énergie et imposé l’urgence à changer de modèle.
La Russie fournissait à l’Union européenne 30 % de son pétrole, 15 % de ses produits raffinés (essentiellement du diesel), 40 % de son gaz. En quelques mois, les Européens ont dû apprendre à s’en passer. L’embargo européen sur les achats de pétrole est entré en vigueur le 5 décembre 2022. Il sera complété le 5 février prochain par un arrêt des achats de produits raffinés. La Russie a par ailleurs réduit ses livraisons de gaz, avant même le sabotage du gazoduc Nord Stream, en septembre dernier.
Pour faire face, l’Union européenne s’est tournée vers le gaz liquéfié du Qatar, de la Norvège, des États-Unis, ou vers le pétrole des Émirats arabes unis, payés au prix fort. Et elle tente de baisser sa consommation d’énergie de 10 % cet hiver. Ainsi, les citoyens européens font l’expérience de la sobriété. Il est peu probable qu’ils reviennent en arrière. Le choc lié à l’agression russe va entraîner une augmentation des investissements dans les énergies renouvelables. Dans certains pays, comme en Grande-Bretagne, il offre une nouvelle chance au nucléaire…
En même temps, dans ce nouveau cycle, les relations commerciales s’annoncent bien différentes. La Russie, désormais, se lie à d’autres partenaires. Elle exportait 90 % de son gaz et 60 % de son pétrole vers l’Europe. En 2022, l’Inde est devenue son premier client pour le pétrole. Elle a conclu en mars un contrat géant pour vendre du gaz à la Chine. Moscou va donc doubler la capacité du gazoduc Force de Sibérie. Les contrats entre la Russie et l’Europe dataient du temps de l’URSS. Ils avaient été signés dans les années 1970, au moment de la « détente ». Cette page se tourne. La Russie pivote vers l’Asie. Elle se lie à de nouveaux clients, lesquels se montrent déjà plus exigeants que ne l’étaient les Européens. Ils ont obtenu de payer le pétrole russe 20 dollars de moins que son cours mondial, profitant de leur position de négociation favorable.
Les États-Unis entrent également dans un nouveau cycle. En 2022, tout en exportant massivement du pétrole et du gaz de schiste, ils ont voté un plan de 360 milliards de dollars sur dix ans pour accélérer le développement des énergies renouvelables. Ils passent à la vitesse supérieure pour verdir leur économie. Et, compte tenu du poids des États-Unis, c’est aussi un fait majeur.
Et si 2023 était l’année d’un nouveau départ pour l’Amazonie ? À partir du 1er janvier, le géant vert respirera un peu mieux : ce jour-là, Jair Bolsonaro quittera ses fonctions à la tête du Brésil. Porteur d’une vision proche de celle de la dictature militaire, l’ancien capitaine de l’armée voyait dans la forêt un obstacle au développement du Brésil. Président, il s’est attaqué aux déjà fragiles mécanismes de protection de la nature brésilienne, et la déforestation a battu des records.
L’homme qui lui succédera n’est pas un écologiste de la première heure. Ancien métallo, Lula est un homme des villes, de l’acier et du productivisme. Déjà au pouvoir de 2003 à 2011, il avait douché de nombreux espoirs en donnant son feu vert à des barrages sur le fleuve Amazone, au nom de la nécessaire marche en avant du pays. Furieuse, sa ministre de l’environnement, Marina Silva, avait alors claqué la porte.
Mais en 2023, la figure historique de la gauche brésilienne a évolué. À 77 ans, le leader du Parti des travailleurs est plus vert que jamais. « Il a pris conscience des enjeux du monde d’aujourd’hui, comme on a pu le constater pendant la campagne, marquée par une série d’engagements forts », estime Thais Bannwart, de Greenpeace Brésil.
Parmi les promesses de campagne du Lula 2.0 figurent notamment l’objectif d’une « déforestation zéro » d’ici à 2030 et la création d’un ministère consacré aux autochtones, populations particulièrement malmenées par l’administration Bolsonaro.
Une fois élu, Lula a réaffirmé ces engagements. « Nous allons créer un ministère des peuples autochtones pour que les indigènes assurent eux-mêmes leur sécurité et leur développement. Les peuples autochtones doivent être les acteurs de leur préservation », a-t-il déclaré en novembre dernier, lors de la COP27 en Égypte. Marina Silva n’est plus fâchée : la grande figure de l’écologie brésilienne, qui n’est pas étrangère au virage vert de Lula, sera aux côtés du président lors des prochaines années. Pour l’Amazonie, l’espoir est donc brésilien. Mais pas seulement : il est aussi colombien. Gustavo Petro, 62 ans, chef de l’État depuis août, a fait de la préservation de l’environnement l’un de ses chevaux de bataille. Le premier président de gauche de l’histoire du pays a répété, à l’ONU et ailleurs, sa volonté de travailler main dans la main avec Lula pour sauver l’Amazonie.
Engagé dans un long sprint, le tandem devra souvent affronter des vents contraires, parfois violents. En embuscade, le puissant lobby de l’agrobusiness se prépare à lui mettre des bâtons dans les roues. Mais l’Amérique latine bouge, sous l’influence des nouvelles générations décidées à agir. Et à exiger des comptes de leurs leaders.
Pour la première fois depuis trois siècles, la Chine se prépare à perdre son statut de pays le plus peuplé de la planète. C’est l’Inde, son voisin et rival, qui devrait la dépasser dès 2023. Selon les projections des Nations unies, les Indiens seront 1,43 milliard d’ici au mois de mai, soit une quarantaine de millions de plus que les Chinois qui entameront, eux, leur déclin démographique. Le géant indien caracolera ensuite en tête de la population mondiale jusqu’à la fin du siècle.
Le pic devrait être atteint vers 2050, avant d’entamer un lent déclin, sous l’effet conjugué des politiques de limitation des naissances, de l’éducation des filles et de l’émergence des classes moyennes. De quoi soulager quelque peu un pays en proie à l’épuisement accéléré de ses ressources naturelles.

Avec un taux de fécondité qui est tombé à 2 enfants par femme, soit juste au-dessous du seuil de renouvellement fixé à 2,1, l’Inde est en passe d’achever sa transition démographique (le passage d’un régime où la fécondité et la mortalité sont élevées à un régime où elles sont faibles). Certains économistes et démographes parlent de ce moment comme d’une période de « dividende démographique », avec l’arrivée de nombreux actifs sur le marché du travail par rapport aux inactifs (enfants, retraités).
Statista
Longtemps vue comme une malédiction, la hausse de la population indienne depuis le début du XXIe siècle s’est accompagnée de fait d’une croissance économique dynamique. Frappée de plein fouet durant la crise liée au Covid, l’économie indienne a retrouvé des couleurs dès 2021 avec un produit intérieur brut en progression de 8,7 %, puis à nouveau de 6,8 % en 2022, une tendance qui devrait se prolonger en 2023 selon les prévisions du Fonds monétaire international.
Devenue l’un des moteurs de la croissance mondiale, l’Inde a dépassé le Royaume-Uni à la 5e place dans le classement mondial des puissances économiques, derrière les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne.
Le PIB indien par habitant reste toutefois très loin de celui de son ancienne puissance coloniale (2 500 dollars contre 47 000 dollars), signe des défis posés par un développement qui profite surtout à une minorité. Alors que 33 % de la richesse totale est détenue par 1 % de la population, plus de la moitié de celle-ci gagne à peine 625 € par an. Le fossé continue de se creuser entre l’Inde des métropoles connectées et cosmopolites et l’Inde des campagnes, où l’agriculture stagne, voire régresse. Et le secteur privé ne crée pas suffisamment d’emplois pour les millions de jeunes qui arrivent tous les ans sur le marché du travail. Une « croissance sans emploi » stable, comme l’appellent les spécialistes, qui nourrit les inégalités.
Photo d’illustration d’un enfant à vélo dans les rayons d’un supermarché de Taïwan. / Pierre BESSARD/REA
Ce sont deux courbes qui se rapprochent dangereusement et pourraient se croiser pour de bon en 2023. D’un côté, celle des enfants souffrant de la faim : ils sont 154,8 millions dans le monde, selon l’OMS. De l’autre, celle des enfants en surpoids ou obèses, dont le nombre atteint désormais 150 millions, soit dix fois plus qu’il y a dix ans. Un chiffre probablement sous-estimé, la pandémie ayant accéléré la tendance. En France, la proportion d’enfants obèses a quasiment doublé durant la crise sanitaire. Un phénomène observé également en Asie, où les confinements drastiques ont renforcé la sédentarité des plus jeunes.
Un fléau est-il en train d’en chasser un autre ? En réalité, ces deux visages de la malnutrition – manger mal ou pas assez – cohabitent, souvent aux mêmes endroits de la planète. « Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’obésité n’est pas qu’un problème de pays riches, rappelle la docteure Albane Maggio, responsable de la consultation santé et mouvement en pédiatrie aux Hôpitaux universitaires de Genève, en Suisse. C’est dans les pays où la sous-nutrition était la plus importante que l’obésité a le plus augmenté, notamment en Afrique. »
En 2019, 24 % des enfants de moins de 5 ans en surpoids dans le monde vivaient sur ce continent, et près de la moitié en Asie. Les pays d’Amérique latine ne sont pas épargnés : au Chili, 12 % des enfants sont obèses, l’un des taux les plus élevés du monde. En cause : la baisse continue de l’activité sportive chez les enfants, conjuguée à une alimentation trop sucrée, trop grasse. « Cette alimentation de mauvaise qualité est la conséquence directe de l’implantation des grandes sociétés agroalimentaires dans les pays à faibles revenus », pointe Albane Maggio. Vendus moins cher que les aliments bruts, plats préparés et aliments transformés ont envahi les assiettes des classes moyennes. Au risque, avertit l’OMS, de gréver l’espérance de vie des enfants. « À l’échelle mondiale, le surpoids et l’obésité sont liés à davantage de décès que l’insuffisance pondérale. »
Autrefois réservées aux personnes âgées, certaines maladies comme le diabète de type II touchent de très jeunes enfants. « D’autres souffrent d’hypertension artérielle ou de stéatohépatite non alcoolique (la maladie du « foie gras » ou « du soda », NDLR) », précise Albane Maggio, qui décrit un cercle vicieux. « Un enfant dont les parents sont diabétiques a plus de risques de l’être à son tour. Et à mesure que l’obésité progresse, la part génétique de ces maladies augmente. On est en train de fabriquer des générations d’enfants malades. »
Inexorable ? Pas forcément. « Mais pour cela, il faudrait changer radicalement nos modes de vie, à commencer par le contenu de nos assiettes, souligne la médecin. On aura beau multiplier
les messages de prévention, tant qu’on ne mettra pas le paquet pour lutter contre les lobbys
de l’agroalimentaire, l’obésité infantile continuera de progresser. »

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