Guerre en Ukraine: les pays baltes ont de solides raisons de s'inquiéter | Slate.fr – Slate.fr

Xavier Landes
Temps de lecture: 6 min
L’attaque contre l’Ukraine a accentué les craintes exprimées depuis des années par les pays limitrophes de la Russie. L’inquiétude est particulièrement vive en Estonie, en Lettonie et en Lituanie pour des raisons historiques, mais aussi du fait de déclarations et actions plus récentes. L’invasion en cours confère du crédit aux appels incessants des dirigeants, notamment baltes, à moins de naïveté à l’égard des agissements du Kremlin, ou du révisionnisme historique de Vladimir Poutine.
Historiquement, culturellement, linguistiquement, les peuples baltes ne sont pas slaves. Trop souvent, l’Europe orientale, centrale et baltique est réduite à une indistincte zone pseudo «slave». Outre l’ignorance, ce jugement traduit une inclination à faire de la région la chasse gardée de Moscou, donc à se moquer du droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes garanti par la Charte des Nations unies. Linguistiquement, le lituanien et le letton sont des langues baltes, directement apparentées à celle de nos ancêtres indo-européens. Pour sa part, l’estonien est un idiome finno-ougrien, donc proche du finlandais et lié au hongrois. Ce ne sont pas des langues slaves.
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Les territoires baltes ont été contrôlés par les Allemands, les Danois, les Suédois et les Polonais. Des européens de l’Ouest donc. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la majeure partie de la région, ainsi que la Finlande, passent sous domination impériale russe après de terribles guerres qui ont duré des siècles. Par exemple, Ivan le Terrible assiégea le château de Cēsis en Lettonie en 1578. Plutôt que d’être victime des tortures infligées par les troupes du Tsar, la population réfugiée a préféré se faire exploser.
Inspirés par les Lumières, les réveils nationaux au XIXe siècle conduisent les autorités tsaristes à intensifier la russification à partir des années 1860 afin de raffermir l’empire. Les Baltes profitent toutefois des Révolutions de 1917 pour se libérer. Appuyés notamment par le Danemark, la France et le Royaume-Uni, ils mènent une guerre d’indépendance jusqu’en 1920 contre les armées russes blanches, l’Armée rouge et les corps francs allemands (unités paramilitaires anticommunistes). En 1920, les trois nations baltes acquièrent leur indépendance, reconnue internationalement à la Conférence des pays alliés de Paris en 1921 grâce au soutien du président français Alexandre Millerand et de son ministre des Affaires étrangères Aristide Briand.
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La présence de l’OTAN dans les pays baltes gêne Moscou
De nombreux dirigeants bolchéviques ont du mal à digérer cette indépendance et la perte de la majeure partie de la façade occidentale de l’empire tsariste. Une opportunité se présente avec le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939, lequel contient des protocoles secrets quant à l’annexion des pays baltes. À la suite de l’invasion nazie de l’URSS, le territoire change de mains plusieurs fois avant d’être absorbé par l’URSS en 1945. De nombreux Baltes s’exilent alors vers le Canada, l’Australie, la Suède ou les États-Unis. Sur place, une guérilla s’organise, qui ne sera annihilée qu’en 1955-1956.
Durant la période soviétique, en sus d’autres vexations (arrestations arbitraires, tortures), 250.000 Baltes sont déportés vers des goulags, souvent par fourgons à bestiaux. Sandra Kalniete, ancienne ambassadrice de Lettonie en France, raconte dans En escarpins dans les neiges de Sibérie son histoire et celle de sa famille lors de leur déportation en Sibérie. Dès 1986, les peuples baltes résistent à l’URSS de manière pacifique: ils organisent la révolution chantante, laquelle culmine en 1989 par une gigantesque chaîne humaine traversant les trois pays, appelée «la voie balte», suivie par l’indépendance deux années plus tard. L’opposition balte a ouvert le bal des émancipations nationales parmi les républiques soviétiques, facteur qui a accéléré l’implosion de l’URSS, ce dont certains se souviennent encore à Moscou.
Pour Vladimir Poutine, si la chute de l’URSS constitue «la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle», ce n’est pas en raison de la fin d’une idéologie se voulant émancipatrice, mais du fait de «l’effondrement de la Russie historique sous le nom d’Union soviétique». Le projet national initié à l’époque tsariste est ce que le président russe paraît tant regretter. Et les pays baltes sont régulièrement identifiés comme ayant joué un rôle prépondérant dans cette humiliation.
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En pensant imiter Staline, Poutine a commis une grave erreur
Les litiges perdurent. Par exemple, Moscou ne reconnaît pas l’occupation soviétique et de nombreux intellectuels russes continuent à présenter la région balte comme étant «russe». Des sanctions ont été aussi imposées par Moscou aux pays baltes et est-européens dès les années 1990 (donc avant toute adhésion à l’Union européenne ou à l’OTAN), notamment dans le secteur de l’énergie. L’armée russe mène régulièrement de larges manœuvres aux frontières baltes, et l’aviation russe en viole souvent l’espace aérien, poussant plusieurs pays, dont la Suède, à lancer des alertes quant à de possibles dérapages.
La nervosité est d’ailleurs entretenue par certains commentateurs de premier plan. Par exemple, Alexandre Douguine, «influenceur» autoproclamé de Vladimir Poutine, partisan d’une guerre des civilisations menée par un nouvel Empire eurasien et proche de l’extrême droite européenne, est coutumier des déclarations intempestives comme le fait que les États baltes sont les ennemis de la Russie et que si quelque chose devait arriver aux États-Unis, le Kremlin n’hésiterait pas à les envahir.
Les tentatives d’intimidation incluent la stratégie dite «d’escalade en vue d’une désescalade» qui consiste à laisser planer le doute quant au recours à l’arme nucléaire en cas de difficultés rencontrées par les forces conventionnelles. Poutine mobilise cette tactique lorsqu’il invoque l’usage possible d’armes atomiques en Ukraine ou met en «alerte spéciale» les forces nucléaires. Une telle stratégie représente un risque existentiel pour les nations baltes puisque les autorités russes pourraient agiter cette menace afin d’empêcher l’OTAN d’intervenir lors d’une invasion.
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Comment un duo improbable a forgé le nationalisme russe post-soviétique
Cette agitation et ces menaces prennent place dans un contexte au sein duquel le Kremlin s’arroge de plus en plus le droit d’intervenir militairement, et de manière unilatérale, dans les pays adjacents pour défendre des minorités, russophones ou non, comme en Géorgie en 2008, en Crimée et dans le Donbass en 2014 avec de fausses accusations de génocide. Pour justifier ces opérations, les précédents des interventions de l’OTAN au Kosovo en 1998 ou de l’invasion de l’Irak en 2003 par la coalition menée par les États-Unis sont régulièrement invoqués. Comme si le manque de respect du droit international par certains rendait plus acceptable toute future violation.
Les autorités russes mènent des opérations d’information visant à propager de fausses nouvelles pour décrédibiliser certains États, dirigeants régionaux, ou les forces de l’OTAN. Elles se servent de médias contrôlés par le gouvernement comme RT (ancien Russia Today) ou Sputnik. L’objectif est de générer doute et confusion, notamment sur l’intégrité de certains États. Là encore, les pays baltes en ont eu un avant-goût avant tout le monde lors des cyberattaques contre des sites estoniens en 2007 dans l’affaire de la statue du soldat russe.
De telles fausses nouvelles incluent un peu tout et n’importe quoi comme la supposée (et absurde) promotion de l’inceste dans les écoles norvégiennes, preuve de la décadence des sociétés occidentales, l’apparition du Covid en Lettonie, etc. Comme dans le cas de l’Ukraine, le mécanisme consiste à tenter de saper la légitimité des trois pays, en les présentant comme décadents, aux ordres de l’«Occident», de l’OTAN, ou des États-Unis. Des sites sont également créés de toute pièce pour cacher le fait qu’ils opèrent sous la direction du Kremlin, par exemple au travers de Rossia Segodnia, organe de presse officiel.
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À la télévision russe, Poutine est un sauveur et un libérateur
Sans que la situation n’ait atteint le déchaînement de violence à l’œuvre en Ukraine, les autorités russes ont adopté depuis longtemps une attitude ambiguë, voire hostile, envers l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Les ficelles sont les mêmes que celles utilisées ailleurs: désinformation organisée par des médias sous contrôle étatique, remise en question de la légitimité des États (à laquelle certains politiciens français contribuent), tentative d’instrumentalisation de populations russophones que le Kremlin connaît au final mal (et qui se considèrent dans leur majorité comme estoniennes, lettonnes ou lituaniennes), manipulation hypocrite de l’histoire et symboles communistes (comme les cérémonies du 9 mai ou la lutte antifasciste).
Les populations baltes ont donc de solides raisons pour s’inquiéter des prochaines décisions du Kremlin, en particulier si celui-ci parvient à s’extirper rapidement du bourbier ukrainien. À ce moment, la question de la solidarité à l’égard de ces pays, membres de l’Union européenne et de l’OTAN, risque de se poser. Il serait judicieux de se préparer à une telle éventualité. Pour éviter une nouvelle escalade, une vraie politique de dissuasion économique et militaire doit voir le jour dans la Baltique, en concertation avec les démocraties riveraines comme la Finlande et la Suède, et soutenue par l’Union européenne (plus de troupes conventionnelles doivent être stationnées dans la région).
À court terme, cela éloignerait le risque que le Kremlin soit tenté de tester la solidarité de l’OTAN. À plus longue échéance, cela pourrait déboucher sur un vrai partenariat stratégique avec la Russie, mais pas au détriment de la sécurité et de la liberté des pays baltes.
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