Christophe Ono-Dit-Biot, l'amour contre le chaos – L'Orient-Le Jour

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OLJ / Propos recueillis par Georgia Makhlouf, le 04 août 2022 à 00h00, mis à jour à 02h00
© F. Mantovani / Gallimard
Après Birmane (prix Interallié 2007) ou Plonger (Grand Prix du roman de l’Académie française et prix Renaudot des lycéens 2013), Christophe Ono-dit-Biot sera de nouveau sous les flashes des projecteurs avec Trouver refuge, son septième roman qui est un des livres très attendus de cette rentrée littéraire.
On y retrouve nombre de thèmes et de motifs romanesques qui parcouraient déjà ses livres précédents, articulés autour de préoccupations très actuelles telles que la tentation populiste qui menace les démocraties, la réduction drastique des libertés et la surveillance généralisée d’individus devenus si dépendants de leur « téléphones intelligents », la fragilisation de l’Europe et la montée des extrêmes. Ce propos très politique est incarné par le personnage d’un président de la République française qui a choisi de se faire appeler Papa, qui en a « assez du droit-de-l’hommisme déraciné », qui affirme que les guerres n’appartiennent plus au passé et qui interprète le bleu du drapeau européen comme étant la couleur de la Vierge, avec ses douze étoiles renvoyant à la couronne de Marie dans l’Apocalypse de Saint Jean. L’Europe est chrétienne et il s’agit de s’en rendre compte, affirme Papa qui a donc remporté les élections présidentielles de 2027 « en faisant passer avec une maestria remarquable, comme dans de nombreux pays européens, le message suivant : le temps était venu de la réappropriation du pays par des gens qui l’aimaient vraiment ».
Or Papa a été, dans sa jeunesse, un autre homme. Il s’appelait Alexandre et il a eu pour meilleur ami Sacha avec qui il a pas mal bourlingué et à qui il a confié le manuscrit d’un roman dans lequel il apparaît sous un jour bien différent de celui qu’il affiche à présent. Ce texte compromettant va jouer un rôle de premier plan dans l’intrigue qui se noue. Car se sentant menacé et afin de se mettre à l’abri, Sacha et Mina, son épouse, font le projet de rejoindre le mont Athos, pourtant interdit aux femmes depuis le XIe siècle, mais qui a toujours protégé ceux qui y cherchaient refuge. Néanmoins, les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu et, brutalement séparé de Mina, Sacha s’y retrouve seul avec sa fille. Le danger les guette à tout instant, contre lequel Sacha espère se protéger grâce au manuscrit explosif qu’il a sauvegardé.
Avec le sens de la construction romanesque qu’on lui connaît, Ono-dit-Biot mêle habilement son goût pour la mythologie, son amour de la Grèce antique, sa connaissance de l’Histoire et son talent de raconteur d’histoires pour composer un roman à la fois très actuel et qui éclaire le présent par le recours au passé. Roman qui, à coup sûr, suscitera des débats passionnés.
Vous aviez déjà situé un de vos romans sur le mont Athos. Pourquoi avez-vous eu envie de recommencer ? Est-ce un lieu que vous trouvez particulièrement inspirant pour l’écriture ?
C’était le moment et je ne l’ai pas vraiment choisi : j’ai été stimulé et guidé par une image mentale, énigmatique, qui m’est apparue. Chacun de mes romans est ainsi déclenché par une image simple et puissante, que le roman va contribuer à élucider. Là, c’était celle d’une main d’enfant dans celle de son père, au milieu d’une nature édénique d’une beauté renversante. Cette nature, c’était celle du mont Athos, véritable sanctuaire coupé du monde où j’allais donc emmener ce père et cette petite fille, alors que ce territoire est interdit aux enfants. Cela s’est imposé comme ça et vingt ans après, j’ai donc été reconduit sur le mont Athos par un roman qui l’exigeait, après y avoir emmené mon fils de 10 ans, il y a quelques années. C’est un lieu incroyable, hors norme, d’un romanesque inouï. Un antimonde, un contre-monde en plein cœur de notre monde, mais coupé de ce monde… Inspirant, et même enthousiasmant au sens étymologique : il y souffle quelque chose de divin, quel que soit ce qu’on met dans ce mot car pour ma part je ne suis pas croyant. Je parle de quelque chose qui nous dépasse, nous transporte et nous fait nous sentir véritablement humain. Quelque chose de métaphysique, de tellurique, qui palpite, là-bas, dans chaque arbre, chaque chant, chaque rayon de soleil. Ce lieu a été depuis sa fondation au Xe siècle un refuge pour ceux qui en cherchaient un : il sera le refuge de mes personnages en fuite, ce père, cette mère et leur petite fille en cavale, traqués par les dangers de notre époque.

L’Antiquité, grecque, surtout, occupe une place importante dans votre œuvre. Pour quelle raison ? Est-ce que vous la trouvez particulièrement éclairante de notre monde actuel ?
Depuis mon enfance, j’ai été construit par des histoires liées à l’Antiquité, grâce à une professeure de grec, aux textes qu’elle nous enseignait, pleins de héros sillonnant les mers, de princesses intrépides, de dieux capricieux et de nymphes qui promettaient l’immortalité à leurs amants mortels… Et par-delà ces histoires, j’ai compris avec les années que ces temps anciens étaient aussi un gisement précieux pour éclairer notre époque. Bien des situations qui nous apparaissent inédites ont été vécues, pensées, racontées par Homère, Plutarque ou Cicéron. Sur la politique, la famille, l’amour, la religion, la guerre, le droit et même l’écologie, ceux qui nous ont précédés ont réfléchi pendant des siècles et n’ont pas forcément dit que des bêtises ! Pour moi, l’Antiquité nous permet de regarder notre époque avec une distance critique qui nous aide à la comprendre, comme j’essaie de le faire dans La Minute antique (éditions de l’Observatoire, 2019). N’oublions pas que notre président, après s’être comparé à Jupiter, évoque désormais la figure du dieu Vulcain ! Par ailleurs, je voulais aussi parler de Byzance qui me fascine. Une civilisation qui a duré mille ans, un moment charnière où l’Antiquité et le christianisme s’articulent pour inventer autre chose, une synthèse magnifique entre Orient et Occident qui va préparer la Renaissance. Le mont Athos est le dernier confetti de l’Empire byzantin. J’ai donc fait de Mina, mon personnage féminin, une spécialiste de Byzance et l’enfant s’appelle Irène comme la première femme à régner sur l’Empire byzantin.

Ce roman entretient des liens forts avec l’actualité récente : montée des extrêmes, remise en cause de l’avortement, surveillance généralisée… Diriez-vous qu’il a une valeur prémonitoire, que le roman anticipe parfois les mouvements à l’œuvre dans la société ?
Ce livre m’a pris cinq ans. J’étais très inquiet de voir les forces obscures qui agitaient une Europe abandonnant peu à peu son humanisme pour embrasser un nationalisme et un populisme de plus en plus décomplexés, malgré ce que le nationalisme et le populisme ont fait à notre histoire européenne. Et plus le temps a passé, plus ces mouvements ont gagné en force, ce qui ne laissait pas de m’interroger. Trouver refuge s’est nourri de ce ressenti et a été écrit comme une invitation à s’interroger, à réagir. Le personnage de Papa est une incarnation de ce populisme et de cet extrémisme qui ne disent pas leur nom. Et il est vrai que ces derniers mois, la remise en cause de l’avortement aux États-Unis ou en Pologne, les atteintes à la liberté de s’exprimer et de créer qui se multiplient un peu partout, l’autocensure et le refus du débat, les bonds technologiques dans l’économie de la surveillance, ont hélas donné raison à ce que j’écrivais. Jusqu’à ce qui se passe en Ukraine, où un autre nationalisme, un autre populisme contraignent des familles entières à « trouver refuge » quelque part…

La thématique de la transmission est tout à fait centrale ici, mais ce n’est pas non plus la première fois qu’elle vous occupe. Est-ce parce que vous vous inquiétez de ce qu’est devenue l’école de la République ? Que vous estimez qu’on ne raconte pas suffisamment d’histoires aux enfants ? Que l’envahissement par les écrans met à mal cette transmission par la parole ?
C’est la question qui me préoccupe en effet, depuis toujours, et que je voulais traiter à fond dans ce roman : que transmettre à son enfant quand le temps manque, dans une époque pleine de dangers, quand les écrans font écran ? Des connaissances, sans doute, mais aussi des histoires qui émerveillent et font grandir, des histoires qui ont façonné notre monde, notre humanité. Comment rester humain dans un monde où l’inhumanité menace par l’hypertechnologisation par le retour de la guerre, de la violence physique et digitale, des famines ? Comment garder ce qui en nous est humain ? C’est cela le programme de Trouver refuge. C’est une injonction à agir, à ré-agir. J’offre quelques pistes. Mais je n’ai rien à dire contre l’école à laquelle je dois tout, ainsi qu’à quelques professeurs qui m’ont changé et ouvert à la vie. Pourvu que l’école de la République tienne, c’est tout. Gratuite et d’excellence.

Les deux personnages de Sacha et de Papa représentent deux versions de la figure paternelle. Le thème de la famille est également majeur ici. Pouvez-vous revenir là-dessus ?
« Papa » est une dénomination ironique, une moquerie dont cet homme politique encore jeune, qui n’a pas d’enfant, a fait une bannière. On prétendait qu’il était trop jeune pour présider aux destinées de la nation ? Il surjouera le rôle du père afin de rappeler à ses détracteurs qu’il est plus que partant pour l’endosser parce qu’il pense que les gens ont besoin, politiquement, d’un papa. J’ai beaucoup relu Tocqueville et ses analyses sur la « tyrannie douce », qui serait plébiscitée par des citoyens rassurés par un chef… La liberté, parfois, demande des efforts qu’on ne veut pas faire. Alors on abdique… Papa a sa « Famille », son parti politique fanatisé, auquel s’oppose la famille formée par Sacha, Mina et Irène. Une petite trinité familiale, unie par un amour désintéressé. Trouver refuge est un moyen pour moi d’explorer la nature des liens familiaux et ce qui unit ses membres. Un corpus de goûts communs, des œuvres d’art qu’on partage, des souvenirs, sont des véhicules pour cimenter un couple. Le corps, aussi. Il est beaucoup question d’âme dans le roman, mais jamais sans le corps…

L’amour (de l’épouse, de l’enfant mais aussi de la nature, des beaux textes, etc.) apparaît en filigrane comme la réponse que vous proposez aux tourments personnels, aux difficultés de la vie, à la noirceur du monde. Est-ce donc un repli sur la sphère privée que vous prônez ?
Je ne prône rien. Un roman ouvre des portes au lecteur de s’y faufiler et de découvrir ce qu’il y a derrière. Qu’est-ce qu’on peut sauver, quand tout s’effondre ? Ce qui m’intéresse ici, c’est comment on sauve ce qui peut l’être dans une famille ou un couple quand votre vie s’effondre. Comment on reste debout, comment on fait face, comment on reste humain. Sacha et Mina veulent sauver leur famille mais aussi certains principes qui les unissent : la culture, une certaine droiture, malgré leurs failles, le sens qu’ils ont donné à la vie qu’ils mènent. Disons-le : un humanisme. Ils choisissent de rester humains dans un monde qui oublie ce que c’est que d’être humain. Oui, l’amour est au cœur du roman. Je pourrais en parler longuement, mais j’aimerais simplement dire que je voulais un personnage de femme qui incarne la difficulté d’aimer et donc la beauté d’aimer. J’ai adoré « écrire » Mina.
Il y a dans nombre de vos livres l’idée que l’enfance dans ce qu’elle a de lumineux et d’ouvert, est le moyen pour chacun de se sauver, en restant connecté à l’enfant en lui. Est-ce bien ça ?
Oui, tout à fait, ce qui m’intéressait c’est de mettre en scène à la fois la transmission d’un père vers sa fille, mais aussi le fait que symétriquement, un enfant apprend beaucoup à l’adulte et le protège de ce qu’il pourrait devenir en réveillant l’enfant en lui. L’enfance, c’est le moment de l’étonnement, de la curiosité-reine, de l’ouverture à l’autre aux infinies possibilités de la vie. Tout cela qu’on peut perdre à l’âge adulte. La relation père-fille est un gisement d’émotions que je voulais explorer, alors que le roman ne l’a pas beaucoup explorée. Surtout dans un lieu qui n’est pas fait pour une petite fille, le mont Athos. C’est précisément ce qui m’intéressait ici, comme une expérimentation chimique… La relation père-fille me passionne car autant un père peut se projeter dans un fils, autant il ne peut pas le faire quand il s’agit d’une petite fille car elle restera pour lui un mystère.
Diriez-vous que votre démarche traduit un besoin de spiritualité alors que le chaos du monde menace ?
Je n’aime pas le mot spiritualité, trop galvaudé. J’aime le mot religion dans son sens étymologique. Religare signifie relier. La religion est ce qui nous relie à quelque chose de plus grand que nous. Je n’y attache aucun dogme religieux, mais un besoin de transcendance, un sentiment métaphysique. La prière du cœur sur le mont Athos par exemple est presque une prière sans mots, empreinte d’un souffle divin. Mais la beauté est aussi un véhicule qui nous relie à ce qui est plus grand que nous.
Propos recueillis par Georgia Makhlouf
Trouver refuge de Christophe-Ono-Dit-Biot, Gallimard, 2022, 416 p. 
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