Aller aux toilettes du boulot, l'angoisse de beaucoup de salariés – Les Echos START

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On parle de la qualité de vie au travail jusqu'à plus soif mais un problème est toujours omis : les toilettes. Aller à la selle est placé sur le registre de l'intime alors qu'il relève aussi du bien-être au travail. Enquête sur le « poop shaming », tabou parmi les tabous.
Par Florent Vairet
Un open space, huit personnes. Dès qu'Agathe* se lève, elle est sûre que ses collègues comprennent. Hors de question ! Alors cette auditrice y pense toute la journée. Son objectif premier : ne jamais avoir envie de faire la grosse commission au travail. Un temps d'absence de plusieurs minutes qui sonnerait comme une évidence aux yeux de ses collègues. Objectif numéro deux : limiter même les pipis, ils pourraient compter le nombre de fois qu'elle va aux toilettes. Comment y parvenir ? Se forcer à attendre un maximum entre deux envies.
Mais ça, c'était avant. Depuis quelque temps, Agathe a changé d'entreprise, et a désormais son propre bureau. Le quotidien aurait dû être plus cool, mais aller aux toilettes au travail est resté une corvée. « J'ai même essayé d'arriver plus tôt mais j'étais toujours bloquée. » Puis, elle a eu une idée lumineuse : « Je me suis rappelée qu'il y avait des W.-C. à côté de la salle de sport de l'entreprise. » Pour accéder à cette pièce éloignée des bureaux, pas de lumière dans le couloir, elle utilise celle de son téléphone. « Là-bas, je suis super tranquille. Surtout, j'ai été libérée d'un poids de savoir qu'il y avait cette option. »
Si vous croyez Agathe névrosée, son cas est loin d'être isolé. Après un bref appel à témoignage, nous entrons en contact avec Laure*, consultante. Elle, change de bâtiment pour éliminer le risque de croiser un collègue, ou opte pour les toilettes de l'accueil. « Le bon plan, il n'y a jamais personne. » Nous échangeons aussi avec Matthieu* pour qui l'idée d'aller aux toilettes après ses collègues le dégoûte. « Je déteste la sensation de la cuvette chaude et je stresse de savoir que quelqu'un passe juste après moi. » Le télétravail est pour lui une aubaine.
Déjà que je ne vais pas souvent aux toilettes, je dois en plus ne pas rater le coche et y aller au bon moment…
Combien sont ces salariés angoissés par l'idée de simplement répondre à leurs besoins primaires ? D'après une étude de l'Ifop pour Diogène France, une société de nettoyage, publiée en mai 2022, 44 % des salariés se retiennent d'aller à la selle sur leur lieu de travail. Comme Agathe ou Laure, 36 % disent être déjà allés dans d'autres toilettes que celles de leur étage pour éviter de croiser leurs collègues. 21 % sont déjà rentrés chez eux plus tôt ou entre midi et deux pour se soulager. Cette honte d'aller à la selle porte un nom : le « poop shaming » (oui en anglais, ça passe toujours mieux).
L'étude questionne les 1.003 salariés (représentatifs de la population française) sur les raisons de cette gêne. En premier lieu, vient la saleté des toilettes de l'entreprise, suivie par le manque d'isolement du reste des locaux. C'est le cas d'Alice*, maîtresse des écoles. « C'est horrible de se retenir mais dans l'établissement, il n'y a aucune intimité, les toilettes sont collées au bureau du directeur, dans le passage et mal isolées ! Déjà que je ne vais pas souvent aux toilettes, je dois en plus ne pas rater le coche et y aller au bon moment… »
Ok, le « poop shaming » existe bel et bien mais pourquoi en parler sur les Echos START ? Vous nous voyez venir. Qui dit honte au travail, dit comportement entravé. Qui dit entrave, dit mal-être et productivité altérée.
Les employeurs ont l'obligation de mettre à disposition des espaces séparés, propres, désinfectés et nettoyés au moins une fois par jour (articles R. 4228-10 et suivants du Code du travail)
« Envahis par ces pensées, les salariés peuvent éprouver des difficultés à se concentrer sur leur travail. On peut bien imaginer qu'ils soient moins efficaces et productifs s'ils se retiennent pour aller aux toilettes, s'ils développent des maladies en rapport à ce trouble », analyse Lucie Offrant, psychologue du travail, fondatrice du cabinet Sens et Travail. Sans conclure que le « poop shaming » en est la cause unique, rappelons que d'après la Société nationale française de gastro-entérologie, 10 à 20 % de la population adulte est concernée par une constipation chronique.
La rétention des selles va aussi de pair avec des processus de défécation douloureux et des problèmes parfois plus lourds comme les problèmes d'irritation du colon ou les maladies inflammatoires de l'intestin.
Perte de concentration, angoisse, constipation, maladie. Comment en est-on arrivé là alors qu'il est simplement question de déféquer ? Notre société a relégué ce passage obligé de notre quotidien aux confins de l'intime. Même dans la sphère familiale, le sujet est (plus ou moins) tabou. « Le corps nous rappelle à notre humanité, une facette de soi que l'on peut ne pas se sentir d'exprimer, qui plus est sur son lieu de travail », décrypte la psychologue. Et d'ajouter : « Le travail est un espace social, de représentation, au travers duquel chacun.e donne à voir une image, une représentation de soi. »
Le frottement entre ces deux mondes est plus ou moins pénible pour les salariés. D'après les chiffres, il l'est en tout cas particulièrement pour la gent féminine. Si on a cité plus haut le chiffre de 44 % des salariés qui se retenaient d'aller à la selle au travail, cela concerne en réalité 36 % des hommes mais 50 % des femmes.
Un long article du New York Times publié en 2020 et intitulé « Oui les femmes font caca, et parfois au travail. Il faut s'en remettre » détaille comment le problème du « poop shaming » affecte en particulier les salariées, et explique comment « le patriarcat s'est infiltré jusque que dans le fin fond intestinal des femmes ».
Lucie Offrant partage cet avis. « Très jeune, on apprend aux femmes à cacher cette nécessité pourtant biologique, entraînant en conséquence des problèmes de santé plus importants chez cette population. Le pouvoir des hommes sur le corps des femmes se manifeste aussi dans ce rapport très particulier à l'usage des toilettes en entreprise », estime-t-elle. Mal vu dans l'intimité pour une femme d'avoir un corps biologique, mal vu aussi dans la sphère professionnelle. « Les femmes se sentent alors l'obligation sournoise de se cacher sur le lieu de travail. »
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« Cette enquête montre qu'il s'agit d'une problématique de genre, somme toute très symptomatique de la manière dont la pression à la perfection qui pèse sur les femmes peut les affecter jusqu'au plus profond de leur intimité », ajoute dans l'étude François Kraus, directeur du pôle genre, sexualité et santé sexuelle à l'Ifop.
Ces analyses feront sans doute cabrer ceux qui se refusent à voir le patriarcat mis à toutes les sauces, néanmoins il se trouve que cette dimension est ressortie dans le témoignage d'Agathe, l'auditrice. A la question de savoir pourquoi ce serait un problème que ses collègues comprennent qu'elle aille plusieurs fois aux toilettes, la femme de 30 ans répond : « C'est sûrement dans ma tête, mais j'ai l'impression de devoir préserver l'image de la princesse qui ne va pas aux toilettes. »
Penser un espace social sans jugement de l'autre, ça n'existe pas
Une fois cette situation analysée, que faire pour l'améliorer ? Laisser Agathe se faufiler jusqu'aux toilettes sans lumière ou Laure, changer de bâtiment à chaque envie, ne serait pas raisonnable. « Loin d'être un sujet à prendre à la légère, le 'poop-shaming' au travail constitue un enjeu RH qui doit, à l'heure du retour au présentiel, avoir toute sa place dans les réflexions post-covid autour des transformations des espaces et des modes de travail », estime François Kraus de l'Ifop.
Pour Henry Cléty, responsable du D.U. Santé psychologique au travail à l'Université catholique de Lille, le sujet du « poop shaming » pourrait être appréhendé au-delà du périmètre professionnel. « Est-ce que l'environnement de travail est si différent de tous les lieux qui ne sont pas propices à un comportement privé ? Je m'interroge. En tout cas, si cela amène un individu à en souffrir, il faut traiter le problème. »
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Pour ce psychologue, si le problème est culturel, il faudrait par exemple envisager une campagne de communication nationale pour déconstruire les stéréotypes, au même titre que les affiches contre les discriminations LGBT actuellement placardées dans les rues du pays. Si en revanche, un individu en particulier a un vécu douloureux, une vision déformée du regard que les autres posent sur lui, alors on est sur un plan clinique et il faut envisager un suivi avec un professionnel afin de dépasser l'image que les autres lui renvoient. Car ce professionnel de rappeler : « Penser un espace social sans jugement de l'autre, ça n'existe pas. »
* Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interviewées.
Florent Vairet
Tous droits réservés – Les Echos Start 2022

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