Abstention aux élections : l’ennui est-il une cause possible ? – The Conversation France

Professeur de marketing, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
David Crête ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Quel sera le taux de participation des électeurs aux élections du 3 octobre au Québec ?
À la dernière élection provinciale, il a été de 66 %. À la toute récente élection ontarienne, dont le résultat était prévu d’avance, 43 % seulement des citoyens se sont prévalus de leur droit de vote. Aux élections fédérales de septembre 2021, le taux a été de 63 %.
Pourtant, les politiciens n’ont jamais été aussi présents et actifs. Ils parlent, font de nombreuses annonces, s’expriment, publient des photos, des vidéos. Mais tout ce bla-bla produit une espèce de bruit de fond qui semble attiser l’ennui et non l’intérêt. Comme si, dit l’adage, trop de communication tuait la communication.
Il est commun et plutôt courant d’entendre dire que les politiciens usent de la langue de bois, cette manière de s’exprimer rigide, aux formules figées, vides, qui cache souvent une absence d’idées nouvelles.
À cette langue de bois, il faut ajouter la fameuse « cassette » : lorsqu’un élu répète sans cesse une phrase apprise, une ligne de communication, un message à faire passer.
Il s’agit de conserver le contrôle du message et ne pas aller là où ils ne veulent pas aller. Professeur de marketing et de communication à l’Université du Québec à Trois-Rivières, et poursuivant des études doctorales en philosophie et éthique appliquée, j’explore ici le fait que cette combinaison « langue de bois et cassette » n’est qu’un ingrédient de plus qui vient nourrir l’ennui (celui du citoyen). Un ennui, c’est vrai, qui ne fait pas que guetter. Il est là, bien présent tout autour de nous.
À lire aussi : Voter ou ne pas voter ? Voici les raisons qui motivent les électeurs – et ceux qui s’abstiennent
Depuis la montée en puissance du Web et des réseaux sociaux, il est évident que les opportunités de communiquer sont illimitées. Nombre de spécialistes et de consultants soulignent depuis plusieurs années l’importance d’exploiter ces opportunités, de tirer avantage de ces outils.
Mais il y a une forte association entre la prédisposition à l’ennui et une surcharge d’information et de communication. Lorsque l’effort pour ingérer et traiter tout ceci excède nos capacités, une fatigue s’installe. Est-ce à dire qu’il serait opportun de modérer ces appels à communiquer toujours et encore plus ? À mieux le faire ?
En 1917, le militant et penseur italien Antonio Gramsci décrit parfaitement dans une de ses lettres pourquoi il hait les indifférents. Aller voter et s’intéresser, même minimalement, à la chose politique apparaissent comme des évidences en démocratie. Gramsci, avec une certaine naïveté qui résonne pourtant très fort, nous rappelle ce qui se passe au-dessus de nos têtes : que quelques mains tissent la toile de la vie collective, mais la masse l’ignore parce qu’elle ne s’en soucie pas.
Il arrive que les indifférents se fâchent. Mais rares sont ceux qui vont remettre en question leur indifférence, leur inaction, leur manque d’intérêt.
Gramsci, un peu comme l’a fait Machiavel, y va de certaines suggestions ou de qualités qui devraient être propres à tout politicien. La principale : l’imagination. Pouvoir s’imaginer la vie des citoyens, leurs besoins réels, proposer des solutions vraies. Et ainsi éviter le « dilettantisme », l’amateurisme. La politique n’est évidemment pas un loisir qu’on exerce en amateur.
Les débats publics réussissent-ils à rejoindre les électeurs ? Les questions que charrie présentement l’actualité, quoique souvent cruciales, viennent-elles plutôt nourrir l’ennui et ensuite l’indifférence ? Les débats actuels sur le nationalisme, la langue française et l’identité québécoise ratent-ils la cible ? Ne servent-ils qu’à intéresser qu’une infime frange de la population ? Auront-ils la puissance de mener les Québécois aux urnes en octobre ?
En avril dernier, un sondage démontrait que le pouvoir d’achat et l’économie se retrouvent en tête des préoccupations des Québécois, avec la santé. L’identité, la langue et l’immigration sont assez loin derrière. Pourtant, ces thèmes occupent une grande part du discours public. La population, elle, y semble relativement indifférente. Même l’environnement n’est pas sur le podium des trois thèmes pouvant influencer le vote des Québécois.
En 2020, l’Institut du Nouveau Monde révélait, à la suite d’une enquête, que 68 % des gens interrogés considèrent que les élus n’accordent pas d’importance à ce que pensent les citoyens. En plus, 56 % croient qu’ils n’ont pas beaucoup d’influence sur le gouvernement.
Le Québec a connu ses taux de participation les plus élevés pendant les décennies 60 et 70. On atteint même 84 % en 1970 et 85 % en 1976. Il s’agit de décennies de grands changements sociaux et politiques. Pourtant, les politiciens ne jouissaient pas des moyens de communication qui existent aujourd’hui. Mais on présume que les citoyens étaient suffisamment concernés pour se déplacer.
Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
Le philosophe Frédéric Gros emploie le terme de « dissidence civique ». On peut s’abstenir de voter pour moult raisons. Mais dans tous les cas on fait fi de cet appel démocratique voulant que le geste de voter soit essentiel. Comme il écrit : « Le dissident désobéit parce qu’il ne peut plus continuer à obéir ». Il remet ainsi en cause le contrat social révélant par le fait même qu’une démocratie devrait être critique. Qu’elle n’est pas un objet inerte. C’est un signal envoyé.
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